In lines of my hand

Depuis 1972, dans les temps morts que me laissent mes films ou mes projets de film, je photographie.



En noir ou en couleurs. Quelquefois j’assemble plusieurs images en une seule. Je dis mes espoirs, mon peu d’espoir, mes joies. Quand je peux, j’y mets un peu d’humour. Je détruis ce qu’il y a de descriptif dans les photos pour montrer comment je vais, moi. Quand les négatifs ne sont pas encore fixés, je gratte des mots soupe, force, confiance aveugle...

J’essaie d’être honnête. Parfois, c’est trop triste. Maintenant c’est lundi dans le monde. Le début de l’après-midi. June construit une forge.

Il faut toujours garder un fer au feu, mon frère.

R.F.



En 1970, l’éditeur japonais Kazuhiko Motomura propose à Robert Frank, l’édition d’une rétrospective de son travail, Robert Frank n’a plus fait de photo depuis onze ans, à peine a-t-il supervisé de loin l’emploi de ses photographies passées, pour des expositions comme celle de John Szarkowski au Museum of Modern Art de New York, Mirrors and Windows . Il se laisse tenter par le projet et réunit une sélection d’images des Américains , incluant quelques tirages exhumés du lot des nombreux cinq cents ou huit cents, selon les sources films exposés pendant son voyage de deux ans de par les États-Unis, et qui jusqu’alors n’avaient jamais vu le jour. Découpant des négatifs de ses films, probablement récupérés des poubelles des salles de montage, il les assemble sous forme de collages. Jugeant probablement opportun et important que le livre contienne des développements récents, et c’est là la surprise du livre, Robert Frank recommence à travailler en photographie : le livre aura pour titre, In lines of my hand (dans les lignes de ma main).

Le livre publié sous le même titre, connaîtra deux éditions, la première en 1972, la seconde en 1989, les deux ayant le même vœu autobiographique, la deuxième présentant cependant un choix plus important de photographies, surtout celles réalisées après 1970 et dont cette troisième partie fait l’objet.

Avant la parution de In lines of my hand , la dernière image photographique connue de Robert Frank est celle qui clôt Les Américains , celle de Mary, sa première femme, et de Pablo et Andréa, leurs enfants, tous les trois emmitouflés à l’arrière d’une voiture, sur le bord d’une route. C’est l’image qui termine Les Américains , celle que Robert Frank a choisi probablement pour donner à voir où il en est et aussi peut-être ce qu’il désire faire maintenant : une image autobiographique en marge du reste du livre. Cette image pourrait tout aussi bien être la première de In lines of my hand .

C’est aussi à partir de 1969, une nouvelle vie qui commence pour Robert Frank, et qu’il partage entre deux lieux chers : New York et le petit hameau de Mabou, en Nouvelle-Écosse, au Canada. Vingt années de cette retraite mêlées à une existence au milieu de l’excitation new yorkaise vont faire germer chez Robert Frank, dans son silence, de nouvelles idées et un réapprentissage littéral de l’appareil photographique. Dès 1970, une lignée de nouveaux travaux et de recherches voit le jour, avec une volonté appuyée de faire définitivement oublier la contingence sociale si fortement inhérente à l’outil photographique. Si dans Les Américains , il était encore possible de trouver des traces de social comment (commentaire social), dans les travaux réalisés pour la plupart à Mabou, Robert Frank expurge tout élément historique ou circonstancié à l’exception de ceux qui marquent sa vie privée.

En s’attachant manifestement à un univers désormais nettement autobiographique, Robert Frank entend réaffirmer les principes de recherches plastiques qui déjà motivaient son travail antérieur. Il n’est plus question pour Robert Frank de parler de la grande histoire, en y impliquant la petite histoire de sa vie propos qui déjà le rendait impopulaire pour des raisons de subjectivité mais bien plutôt de laisser pour compte l’Histoire des Hommes et de ne plus se consacrer qu’à la vie, sa vie.

Comme cela est visible dans ses livres précédents Les Américains, Indiens pas morts , ou dans son portfolio Bus photographs , Robert Frank montre avoir beaucoup de goût et de talent dans le domaine des associations ou des séquences d’images. Cette pratique va devenir courante et l’objet de toute son attention : le collage. Par collage, il faut surtout entendre rapprochement d’images de sources différentes, en soi ce qui procède du collage sans colle. Pour préciser cette notion de collage sans colle, chère aux surréalistes, on peut aussi citer le dessinateur Saul Steinberg qui, par le mélange audacieux et souvent très humoristique de ses graphismes et des techniques (outils) qu’il employait, parvenait à recréer toute la démence et le baroque des décors qu’il empruntait le plus souvent à la ville de New York. Les carnets du Journal de Paul Gauguin donnent aussi une assez juste idée de collage, pour ses aquarelles, écritures et gravures mêlées, parfois même ajoutées au collage, à proprement parler, de photographies. Ce que Robert Frank entreprend donc dès le début des années 70, en est assez proche. Outre la juxtaposition ou la superposition partielle d’éléments photographiques, il utilise l’écriture de mots qu’il incruste à ses images ou encore intervient-il, plus rarement, par d’amples gestes colorés d’acrylique sur ses tirages.

Il est à noter que Robert Frank utilise désormais des supports polaroid : « Il y a eu un changement radical dans le monde de la photographie au moment de l’invention du Polaroid. On voit tout de suite ce qu’on fait. Ça change tout, c’est ... autre chose. »

En plus de son instantanéité, le support Polaroid permet à Robert Frank, certes de contrôler l’idée générale d’une image, ...

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