Reprenons une fois de plus le chemin déjà pris.
Non pas comme une leçon qu’on voudrait répéter pour s’en convaincre, mais parce que dans le procédé même serait l’enjeu de ce qu’ici on creuse. Ce que Faulkner revendiquait pour lui-même : pas plus grand chacun qu’un timbre-poste, mais creuser.
Enjeu d’abord dans l’idée, où les cours de 1929 de Heidegger une nouvelle fois, parce que poussés jusqu’au démontage le plus élémentaire, peuvent donner le canevas, tant ses phrases, disjointes, font comme un poème :
Le monde : lorsque l’entier nous assiège. Ampleur de l’horizon qui envoûte, brisée par l’instant.
Etre pauvre en monde, devenir pauvre en monde. La notion de monde uniquement contenue dans ses frontières.
Non pas comme incluant un fragment du monde, mais survenant dans le monde, contribuant à le constituer, et du même coup se tenant en vis-à-vis du monde : configurant l’espace interrogatif.
Progresser jusqu’à une présentation du monde comme problème.
La tâche qui consiste à se redonner soi-même le monde comme fardeau.
Eveil de tonalités. Accentuation dans la possibilité de tonalité fondamentale.
Dimension au sein de laquelle quelque chose comme un secret.
Dans cette notion de présence et d’accès, de pensée et de retirement, ce qui nous déplaçons ce n’est pas notre pratique, la littérature quand elle est grande l’est également de quelque point ou quelque époque qu’elle surgisse, mais justement parce que c’est ce même qu’on déplace. Ce que dit Heidegger :
Historicité qui se meut dans un tout petit cercle de questions, le même étant toujours transformé à nouveau.
Ce qu’on a tenté de creuser, c’est d’abord en quoi la réalité transformée assignait à la littérature, pour maintenir une même empreinte dans ce travail en permanent oscillation de réalité à représentation, depuis une même immédiate curiosité humaine, des objets qui impliquaient qu’elle-même transforme, mais transformation organique qui a toujours été sa loi, des mécaniques de récit pourtant très immédiates et centrales, par exemple un déplacement relatif de la notion de sujet, de la relation ordonnante du sujet à l’éclatement de la phrase, et un rapport de description des signes qui supposait d’ouvrir l’inventaire, en constant agrandissement depuis les fondations du littéraire, des techniques descriptives, par exemple quant à la géométrie, l’uniformisation ou la socialisation des signes du réel, par exemple quant au statut du visible et de l’expérience individuelle dans le rapport à ce visible.
Pour cela j’ai essayé d’avancer la perception d’un outil qui, lui aussi, n’est pas une révélation neuve, mais que certaines dispositions historiques plus simples du rapport de la littérature à la réalité ont laissé parfois fonctionner dans des configurations réduites, voire réductrices. J’ai parlé de chaîne, un mot de Gilles Deleuze, avec une double symétrie, d’un côté le jeu permanent du réel et de la représentation, de l’autre côté, le jeu permanent du mental et du récit. Chaîne bien évidemment orientée par l’énonciation, et j’ai tenté aussi de souligner en quoi cette orientation par le fait même de dire et d’énoncer, dès lors qu’on tentait d’appliquer ce dire à un des éléments de la chaîne, permettait d’éprouver des tensions et des résistances immanentes aux lois de chacun des quatre termes impliqués.
Nous permettant, dans nos pratiques, la construction d’exercices – ce qu’on appelle ateliers d’écritures – pour isoler et fixer en langue chaque lieu séparé de cette chaîne, quand l’amplification liée à notre propre période historique, une rupture depuis trente ans dont il semble bien qu’elle n’ait pas de précédent direct depuis l’irruption de l’imprimerie et le basculement du monde au temps de Rabelais, dont l’œuvre tire son unicité fondatrice d’en être comme une stratigraphie, nous permet une approche inédite : là où le chemin autonome de l’art se saisissait d’un point précis de cette vieille chaîne (j’ai cité plusieurs fois la Poétique d’Aristote) mais s’y fixait, là où le chemin de notre siècle a été de remplacer cette autonomie du travail d’art en pulsion volontaire, délibérément appliquée à soi-même par une distorsion permettant, j’insiste, en isolant et en arrêtant ce qui ne se présente pas de façon séparée, de percevoir plus à nu un jeu local de rapport, c’est les exercices des surréalistes, c’est le concept d’expérience intérieure, loin d’être épuisé, ni même par son œuvre propre, de Georges Bataille, c’est la radicalité d’Antonin Artaud et de Henri Michaux, deux figures essentielles parce qu’ouvrant à la littérature, depuis cette chaîne même, un espace délaissé, même si ouvert en pointillé – en message morse sous le texte, dit Gracq que j’ai cité – par Baudelaire, Rimbaud et Lautréamont, celui du mental assigné comme réalité même du dire au-delà de la représentation, ...