Ce qu’il faudrait tenter c’est seulement un état des lieux comme d’une maison vide, habitée longtemps, la maison de nos pratiques littéraires, dont nous nous serions retirés provisoirement.
Pour toucher cette matière, artificiellement s’attarder sur ce qu’il y a à penser, sur quoi on bute, s’il s’agit déjà de vraies matières et comment elles se mêlent aux impressions subjectives qu’elles nous laissent, et qui sont le chemin par quoi aussi on les reconvoque.
Que cette séparation ne peut être qu’une distension provisoire, et que dans cette distension provisoire ce qui encombre immédiatement, le plus lourd du déménagement, c’est les livres, les cartons de livres. Avant toute idée d’intuition personnelle de travail à construire, de visée esthétique à définir, qu’on y réponde ensuite avec succès ou pas, s’attarder sur là où on a été mis, là où on a les pieds.
A rouvrir après déménagement les cartons préférés, ceux qu’on a au plus près de soi quand on convoque cette idée de matériau littérature, les livres qu’on met le plus près sur l’étagère, ce sur quoi on bute le plus violemment, dès lors qu’il serait question de soulever une suite de trappes pour cinq fois tenir parole sur la littérature, c’est justement qu’à mesure qu’on arrive aux endroits les plus précieux, les plus intimes, c’est comme un déni de pensée.
Un fait de langue pure, toujours le mystère d’une phrase, et que même ce qui se donne comme pensée reste un fait pragmatique de langage, qui fonctionne par couches superposées, par intrication de rythmes, par associations de longues et de brèves, par un pur travail vocalique, et non pas par un principe de raison.
On sera obligé, le temps de ce parcours dont on voudrait souligner à chaque pas, sinon les lois, le fonctionnement même comme comptant à égalité voire avant les contenus qu’il décèle, à cette granulosité charriée du même pas : se contraindre pour chaque perception subjective à la faire buter sur les phrases qui sont les nôtres, cela qu’on nomme pur fait de langue, mais l’expression qui peut passer si on la dit en incipit de paragraphe, avec un ton convaincu et en s’appuyant sur la vieille rythmique d’un alexandrin commencé, cela ne recouvre rien, en tout cas ne recouvre rien qui ne soit pas à son tour historicisable, qui reste à analyser. Ce que nous nommons littérature n’a pas d’autre existence que cela qu’à notre instant précis nous posons tel. Encore très vite nous-mêmes serons, sinon aveuglés, on reprendra le vieux mot de Saint-Simon : empêchés, parce que la reconnaissance qu’on peut poser de ce fait littéraire nous déborde aussi, à sa frontière. C’est une expression de Franz Kafka, un soir dans son Journal, une phrase séparée des autres, avec du temps et du silence avant, du temps et du silence après, sans objet même d’assignation : la littérature est assaut contre la fron-tière . Donc, à mesure qu’on prononce même un hémistiche clair comme un fait de langue pure, en examiner la granulosité en le meublant de phrases, et découvrir qu’à la frontière noire où nous-mêmes ne savons plus rien de s’il s’agit de littérature ou pas, pourrait éventuellement s’amorcer le processus qui doit ici, longuement et tranquillement, nous occuper, ce qui fait réflexion sur nos pratiques personnelles, dans cet axiome qu’il n’y pas littérature si ces pratiques ne déplacent pas l’inventaire acquis des pratiques de langue à un instant donné, mais que tout aussi bien le seul fait de déplacer le champ des pratiques de la langue n’est en rien une garantie suffisante de constitution d’un fait littéraire.
Ce que confirme Julien Gracq au début de En lisant en écrivant : Le commentaire sur l’art d’écrire est mêlé de naissance, inextricablement, à l’écriture.
Donc aller sans cesse au texte, non pas pour étaler ou prouver, mais comme on mesurerait les mots qu’on avance, qu’on essayerait de les piler, de les dissoudre. Leur trouver épreuve.
Chercher dans ce qui est, pour soi-même, pour chacun, dans le très étroit territoire où on travaille, où on a les intuitions, où on réfléchit, ce qui reste de la littérature, ce qui garde activité, même séparé de tout le reste, y compris par le temps même de la lecture du livre. Faire inventaire de ces phrases, et chercher à travers elle, puisque là elles demeurent, ce territoire sien.
La fable de toi fabulant d’un autre avec toi dans le noir. Et comme quoi mieux vaut tout compte fait peine perdue et toi tel que toujours. Seul.
Voilà la matière littéraire dans son fait pur : incompréhensible et rien. Poser d’emblée que le plus grand auquel on peut toucher dans notre processus d’examen sera forcément un acte subjectif d’accorder valeur, et ne comportant pas dans son énonciation séparée d’évidence d’être au plus central d’un défi esthétique au présent.