
Il y a : rien
Essayons de reprendre les éléments que dans une tentative d'épuisement nous avons dégagé de l'œuvre de Maurice Blanchot : les livres de Maurice Blanchot posent une question. Non pas pour chercher à savoir, mais parce qu'il est de rigueur que la littérature existe en tant que grand chambardement, déroutant toute question, y compris elle-même comme question. Il ne saurait y avoir de réponse, puisque la question est toujours déjà déposée, ce qui ici s'exprime ainsi : je suis mort. Étant mort, je ne puis que vivre mon éternel mourir. C'est le mourir qui peut-être est à l'origine de la « peur ancienne », laquelle conditionne l'entreprise philosophique. Mais l'entreprise philosophique ne saurait être seulement une clef de savoir, fidèle, rigide et absolue. Elle doit être une véritable expérience intérieure, à la manière dont Bataille la concevait : « J'appelle expérience un voyage au bout du possible de l'homme. Chacun peut ne pas faire ce voyage, mais s'il le fait, cela suppose niées les autorités, les valeurs existantes, qui limitent le possible. L'expérience, son autorité, sa méthode, ne se distinguent pas de la contestation » (Bataille, 1954 : 19 et 24).
Que dans ce livre, extrême et aiguisé, afin d'appuyer ses intuitions, Georges Bataille cite à plusieurs reprises des conversations avec Blanchot, cite même un passage de Thomas l'obscur (p. 119-120), cela ne doit pas nous surprendre. La pensée des deux hommes est à ce point proche que l'on ne s'étonne guère de voir leurs livres ainsi liés. Au reste, c'est avec la pensée d'Emmanuel Levinas, que ce que Bataille est le premier à nommer une « communauté », voit véritablement le jour. Enfin que ces trois philosophies-non-philosophies soient liées non seulement par la familiarité du propos mais encore par l'amitié montre sinon leur ressemblance du moins l'élan interne qui les anime. À savoir, et grossièrement, que l'on établisse une relation où je n'éradique pas tu et il, où, pour une fois, ce ne soit pas l'autre qui soit réduit au même mais le même à l'autre, bref une pensée-non-pensée qui se fonde dans la parole d'autrui, l'accueille en tant que telle et devienne à coup sûr l'hôte de son accueil.
Que Bataille voie s'agiter dans Thomas l'obscur les « questions de la nouvelle théologie », et de rappeler les propos de son auteur quant à toute « vie “spirituelle”, qui ne peut : »
« — qu'avoir son principe et sa fin dans l'absence de salut, dans la renonciation à tout espoir,
« — qu'affirmer de L'expérience intérieure qu'elle est l'autorité (mais toute autorité s'expie),
« qu'être contestation d'elle-même et non savoir » (Bataille, 1954 : 120).
On comprend comment peut mal s'accorder telle exigence avec la philosophie conquérante et libératrice ; ce qui d'ailleurs peut se rapprocher de ce que pensait à son tour Levinas de Thomas l'obscur : « La présence de l'absence, la nuit, la dissolution du sujet dans la nuit, l'horreur d'être, le retour d'être au sein de tous les mouvements négatifs, la réalité de l'irréalité, y sont admirablement dits » (1978 : 103).
L'intérêt de ce double témoignage, correspondant au rien de Bataille (1961 : 12-15), à l'il y a de Levinas, bien sûr au neutre de Blanchot, montrent pour une part la nécessité de remettre en question l'être même, l'être de tre et temps et de la Phénoménologie de l'esprit, mais tout sujet, tout cogito, et ce à partir d'un constat simple : la coupure entre le sujet et l'objet. « L'expérience atteint pour finir la fusion de l'objet et du sujet, étant comme sujet non-savoir, comme objet l'inconnu », voilà ce que dit encore Georges Bataille (21). Ce qui imprime la nécessité de franchir toute limite, de la nier même au point qu'il n'y ait rien de transgressif que la non-transgression même (que l'on appelle cet état extase, ravissement, mort ou autre, elle se confond avec la totalité humble, non pas la conviction d'être devenu le tout, mais de faire partie du tout) ; ceci implique nécessairement qu'une fois la conscience acquise de n'être ni le monde, ni autrui, ses parent ou ses amis, c'est-à-dire après avoir délimité la sphère du soi, dont la dernière limite physique est la peau du corps, on se livre à l'expérience de l'inconscience de ce qui (se) donne (es gibt) : le dedans se brouille avec le dehors, le sujet avec l'objet, la vie avec la mort, le même avec l'autre. Ce brouillage n'est pas nivellement, il est rencontre ; il n'en est pas moins risqué, aux abords de la folie, de la perte d'identité, à moins que l'on analyse de manière différente ce qui ressort de la propriété.
C'est autour de la question de la propriété, justement, que l'on peut ancrer l'importance de la littérature. C'est l'autre versant du triple témoignage de Bataille, Levinas et Blanchot. Une telle importance vient d'une réflexion sur le langage, en ceci que toute réflexion sur le langage ne peut avoir lieu que par le langage et grâce à lui. La grâce du langage, son pouvoir, consiste justement à exclure l'être, le même, le propre, du mot qui se substitue aux choses. C'est à partir de ce constat fait d'abord par Mallarmé (Blanchot le répète assez), dans la fameuse apostrophe : « Je dis : une fleur ! » (Mallarmé (1895) 2003 : 213), que Blanchot va pouvoir relier toutes idées mallarméennes, hégéliennes et heidegeriennes, concernant l'être et la faculté de parler, le possible de l'expérience d'écrire et la parole poétique.
Mais Blanchot est passé par un détour, le détour biaisé de Jean Paulhan, qui a très bien compris les enjeux propres à cette filiation entre la pensée et le mot (puis la chose) (Wilhem, 2005 : 9-33 — Syrotinski, 1998). Blanchot et la littérature qu'il « s'approprie » par l'essai, ou qu'il « fomente » par son influence secrète, pousse au plus loin, le long même de l'arrête qui unit philosophie et poésie, ce rapport maintes fois désigné.
Qu'en est-il en effet de la littérature dans ces questions ? C'est que la poésie (Char, Michaux, Hölderlin, Rilke, et plus généralement l'œuvre littéraire, Kafka, Proust, Melville, Artaud, etc.) est la parole qui s'étant unie à la parole étrangère, la parole de l'ailleurs qui, empêchant la profusion menaçante du même secrète le murmure (qui deviendra plus tard le neutre) dans lequel résonne le secret de ce qui ne saurait être présent (ce mot renvoyant aussi bien à la présence spatiale qu'au présent temporel), toujours ailleurs et toujours différé, toujours imminent et toujours révolu.
Si l'on admet avec Michel Surya que « la littérature met en jeu quelque chose dont il y a lieu de dire et qu'elle a essentiellement trait à la philosophie et que la philosophie en est au moins l'oubli, sinon la négation » (Surya, 1999 : 13 ; tout le livre serait à citer).
C'est donc aux frontières mêmes de la philosophie et de la littérature, sur leur crête commune, que peuvent prendre forme l'il y a, le rien ou le neutre, qui portent en eux non seulement la dévotion accidentée de la poésie, et la métaphore, mais encore l'exigence de l'inconnu et du dialogue propre à un certain type de philosophie. C'est dans cette alliance paradoxale que peuvent peut-être être lus ces deux fragments de L'écriture du désastre :
♦ R.C. est à ce point poète qu'à partir de lui la poésie brille comme un fait, mais qu'à partir de ce fait de la poésie tous les faits deviennent question et même question poétique.
...♦ Le philosophe qui écrirait en poète viserait sa propre destruction. Et même la visant, il ne peut l'atteindre. La poésie est question pour la philosophie qui prétend lui donner une réponse, et ainsi la comprendre (la savoir). Le philosophe qui met tout en question, achoppe à la poésie qui est la question qui lui échappe. (ED 104)