
Le revirement originel
« Entrons dans ce rapport ». Ainsi débute Le pas au-delà. Cette phrase se distingue des autres non seulement par sa position liminaire, mais encore par l'absence de losange (♦) qui définit toutes les autres phrases ou ensembles de phrases comme fragments.
Cette phrase liminaire indique un dehors propre, et; par conséquent, un dedans, d'où elle est exclue. Cette phrase liminaire est une phrase limite, une phrase à la limite, une phrase de la limite. Le lecteur qui s'arrête sur cette phrase, entrons dans ce rapport, est soumis à une première indécidabilité, une indécidabilité initiale. Le satut sémiotique de ce syntagme, sans parler de son statut sémantique, se trouve dès l'abord réfuté. D'emblée, le lecteur est projeté dans un monde sans référence, à la manière de l'incipit de L'Étranger : « Aujourd'hui maman est morte. Cela ne veut rien dire, c'était peut-être hier ».
De la même manière, Blanchot, « cela ne veut rien dire » ; de la même manière, c'était « peut-être hier » ; il faut entendre par là qu'il n'y a pas de rapport à l'énonciation. La littérature que pointe Blanchot, qu'il écrit ou qu'il lit, ne s'insère pas dans l'énonciation. Entrons dans ce rapport.
Ce rapport : quel rapport ? Nous ne savons pas de quoi on nous parle, et d'emblée nous sommes « désignés » comme étrangers — extérieurs à ce rapport. Nous sommes hors du rapport, il nous faut, on nous y engage, y pénétrer. Et puis à côté du ce vide et déroutant, nous éprouvons de la gêne devant le nous. Qui est nous, ici ? L'auteur ? Ou l'auteur et le lecteur ? Ou l'auteur et quelqu'un d'autre, que nous ne connaissons pas, ni ne voyons ?
L'auteur, assurément (lui, au moins). Mais qui est l'auteur ? Celui dont le nom est inscrit sur la couverture du livre, je lis : « Maurice Blanchot » ? Ou encore un narrateur, un personnage ? En effet, nous ne savons même pas si nous sommes dans un livre de fiction ou de commentaire. C'est un livre de la collection « Blanche », chez Gallimard. Habituellement ces livres sont des livres de fictions, romans ou récits. Ou bien des livres de poésie. Ici, l'introduction ne nous permet pas encore de décider.
Soyons prudents. Poursuivons. Si nous lisons les deux fragments suivants, nous sommes remis de notre interrogation : ce doit être un livre de réflexion ou de philosophie.
♦ La mort, nous n'y sommes pas habitués.
♦ La mort étant ce à quoi nous ne sommes pas habitués, nous l'approchons soit comme l'inhabituel qui émerveille, soit comme le non-familier qui fait horreur. La pensée de la mort ne nous aide pas à penser la mort, ne nous donne pas la mort comme quelque chose à penser. Mort, pensée, à ce point proches que, pensant, nous mourons, si mourant nous nous dispensons de penser : toute pensée serait mortelle ; toute pensée, dernière pensée.
Le lecteur, du moins celui qui n'est pas découragé ou déçu de ne pas être dans un livre de fiction (en tout cas à la lecture de ces fragments) ce lecteur peut, tout au plus, relier ici :
Premier rapport, première reconnaissance : le lecteur de Blanchot le sait bien, chez lui abondent ce genre de phrase, à la fois lapidaires et paradoxales. Ainsi nous sommes entrés (car une fois ces deux premiers fragments lus nous sommes entrés, et de plein gré) dans le rapport qui est le rapport entre mort et pensée. Mais est-ce que nous demeurons intacts de cette immersion ? Sommes-nous préservés de l'aura de la mort, de l'habitude de la pensée ? Lisant ce rapport, n'avons-nous pas déjà pensé la mort et fait l'épreuve de la mort pensée ?
Ce rapport est impossible. Comment parler de la mort, et en parlant, dire qu'il n'y pas possibilité d'en parler ? Cette aporie se retourne soudain pour être : la pensée c'est la mort. Cette situation, énonciativement impertinente, est de plus philosophiquement aberrante. Alors que la pensée, le raisonnement, la raison, la ratio (le rapport), sont justement signe de vie humaine... Les livres de Maurice Blanchot, à première vue, ne sont pas sérieux (Bush, 1984 — Hull, 2007 — sur le sérieux cf. Ross, 1984).
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Reprenons. Nous avons vu l'éloignement du rapport entre pensée et mort (nous n'avons pas dit entre penser et mourir) : rapport d'éloignement. Rapport qui semble d'abord spatial. Rapport qui au contraire, dans la simultanéité propre au rapport, empêche toute temporalisation. Il n'est pas dit qu'il y a d'abord la pensée, puis la mort (ou l'inverse). Il n'est pas dit que la pensée met un terme à la mort, ou la mort à la pensée, ou que la mort est arrêt brut, abrupt, ni la pensée raisonnement, défilement, démonstration (ou sentence : arrêt de mort). Il n'est pas dit que l'une procède de l'autre ou réciproquement. Il est seulement dit que la pensée et la mort sont proches. Continuons :
♦ Temps, temps : Le pas au-delà qui ne s'accomplit pas dans le temps conduirait hors du temps, sans que ce dehors fût intemporel, mais là où le temps tomberait, chute fragile, selon ce « hors temps dans le temps » vers lequel écrire nous attirerait, s'il nous était permis, disparus de nous, d'écrire sous le secret de la peur ancienne. (PAD 8)
Nous sommes au début du livre, donc au commencement de la lecture du livre. Nous sommes à son orée, à la fois spatiale et temporelle (la première page). Mais nous avons l'impression d'arriver en retard : le début semble déjà passé, le rapport dont on nous parle et dont on ne sait rien a déjà eu lieu. Ce retard, de plus, n'est pas temporel ; il est celui du rapport, de la mise en rapport. Et à présent il nous est signifié de sortir du temps, ou de pousser celui-ci dehors. Le réduire à une dimension de l'espace. L'ensevelir par l'espace. C'est ce pas de temps qui nous interpelle, alors que nous étions prêts (quand même un peu poussés par l'impératif initial) à suivre ses pas, à ce (nous – x) qui nous parle. À présent, il nous informe d'un au-delà du pas, d'un pas sans doute inhabituel, non-familier. Inédit, jamais écrit, jamais lu.
Or « Le pas au-delà », c'est aussi le titre du livre. Ce titre a déjà eu lieu, le lecteur l'a déjà lu. Que dire d'un pas au-delà qui reprendrait un ancien pas au-delà ? Le pas au-delà d'un pas en-decà ? Pourquoi la répétition ? Qu'attend-on ? Qu'attend-on de nous ou quel nous attend-on ? Qui doit venir ici ? Décidément ce rapport est complexe.
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Dans ce dernier fragment (le dernier lu ou cité, du moins), il est question d'écrire. Il y est aussi question, encore, de nous. Et nous, nous écrivons. Et en écrivant, nous sommes happés par ce temps-non-temps qui, d'après ce que nous avons dit, serait le dehors ou le rapport.
Nous qui déjà devions entrer dans un rapport, voilà que, parce que nous avons écrit, nous sommes dans le rapport, rapport qui, par ce que nous avons écrit, nous exclut du rapport. Mais avons-nous écrit ? Nous ? Non. L'auteur écrit, et celui qui parle (auteur, narrateur, personnage ?).