
La déhiscence
Nous n'avons pas décrit ou approché les limites d'un livre en particulier ; nous n'avons pas chercher à cerner l'œuvre elle-même. Nous avons jusque ici simplement tenté de montrer que la parole accompagnait la main, que le geste et la pensée était ensemble, bref que le dedans et le dehors n'étaient pas fondamentalement séparés. En effet comment pourraient-ils l'être ? À partir de L'entretien infini, premier et dernier livre de Blanchot, et conservant cet arbitraire, la parole non seulement amène un nouveau rapport à l'écriture et la philosophie, mais encore elle se met en scène. Double état de la parole, fouissant sa propre matérialité ici, là poursuivant son tremblement, ici et là n'étant pas séparés, ici et là liés, en tant que shifters, ici est là, et là ici : l'indécidable du rapport, qui est le rapport et que le rapport fait : entrons dans ce rapport.
Parmi les textes nouveaux de L'entretien, si cela peut être une autre voi(e/x) pour entrer dans ce rapport, il y a Une parole plurielle (113-116), qui donne son titre à la partie du livre où il se trouve et la conclue. Ce texte traite, justement, du dialogue. Or il débute sur une répétition (d'une référence extraite de Bacchylide). Apollon parle à Admète et lui rappelle son statut de mortel, et l'impossibilité de nourrir deux pensées à la fois. Mais cette citation est répétée quelques pages plus loin, page 131. La même citation, par la bouche du poète Bacchylide (phrase répétée), introduite une fois par « Je pense à », l'autre fois par « Rappelons-nous que ». Cela n'a de portée qui si l'on considère que cette citation elle-même suppose l'impossibilité pour l'homme d'avoir une double pensée. Donc parler plusieurs paroles en une simultanéité de langage.
Certes, il y a le dialogue (le dialogue quotidien). Mais cette solution ne saurait nous satisfaire, puisque le dialogue est placé sous la fascination de l'unité (où s'articule la parole du pouvoir : 114). En effet, dans le dialogue qu'instaure Admète, c'est la succession plane de deux je, symétriques, ordonnés.
Mais, nous dit Blanchot, si le rapport du dialogue n'avait pas lieu selon la géométrie euclidienne, mais selon une courbure d'univers ? Et si nous reconnaissions « que parler, c'est certes ramener l'autre au même dans la recherche d'une parole médiatrice, […] c'est aussi d'abord chercher à accueillir l'autre comme autre et étranger, autrui donc dans son irréductible différence, dans son étrangeté infinie, étrangeté (vide) telle que seule une discontinuité essentielle peut réserver l'affirmation qui lui est propre (115).
Tel est le désir de la parole plurielle qui donne forme à ce nœud d'espace qui est le non-rapport du rapport à autrui. Parole plurielle qui porte sans crainte l'épreuve de l'interruption et de la rupture, et que porte dissimulée l'écriture littéraire. C'est celle-ci que Blanchot trouve chez Héraclite, parole première, Pascal, Simone Weil, Robert Antelme, Nietzsche, Bataille, Sade, Foucault, qui forment le corps de L'expérience-limite. Nous voyons mieux à présent pourquoi Sur un changement d'époque clôture cette partie. Nous comprenons aussi pourquoi l'évocation de Bacchylide l'ouvre, mais aussi que, dans sa répétition, elle termine la partie précédente intitulée précisément La parole plurielle (parole d'écriture). Cette partie en effet recèle trois « entretiens » fictifs, tous trois étant une dérive à partir de Levinas et de Totalité et infini. Cela n'est pas innocent : Blanchot trouve en Levinas de quoi préciser son désir de l'interruption. Mais, pour une fois, il ne fait pas qu'en exprimer le fond par la lecture, il l'écrit, il lui donne forme justement par l'entretien. Le rapport à autrui (justement qualifié par Levinas d'asymétrique) rejoint le rapport propre à l'entretien, puis la recherche d'une parole courbe, non-euclidienne, telle que la parole plurielle.
Allons plus loin. Sur un changement d'époque, le premier entretien (le plus ancien) fait référence à une parole qui serait anonyme. L'anonyme que ce texte désigne est l'anonyme de la rue. Dans Le livre à venir Blanchot s'est attardé sur le dialogue tel qu'on le trouve dans Le square de Marguerite Duras (La douleur du dialogue, LV 207-218 et aussi sur Malraux, James, Kafka).
Enfin, et c'est peut-être l'essentiel, ces deux personnes sont mises en rapport parce qu'elles n'ont rien en commun que ce fait même d'être, pour des raisons très différentes, séparées du monde commun où elles vivent cependant. (215)
C'est d'ailleurs, à quelque chose près, ce qu'il est dit de la communauté désœuvrée qu'elle soit « négative » (au sujet de Jean-Luc Nancy) ou « des amants » (encore sur Duras) que Blanchot observe dans La communauté inavouable en 1983. Aussi bien ce dialogue n'en est pas un, n'est pas celui d'Admète ; il est une des formes de ces entretiens anonymes, entente sans entente, entre la dernière (la jeune fille) et le « dernier des derniers » (dit Duras). Ils se parlent, et tous leurs rapports ne reposent que sur le sentiment si intense et si simple d'être également l'un et l'autre en dehors du cercle commun des rapports (LV 217).
La parole du square (un square, quoi de plus simple) rejoint la parole de la rue. Dans L'athéisme et l'écriture. L'humanisme et le cri, Blanchot semble renouer avec cette parole quotidienne. Qu'est-ce que l'humanisme, se demande-t-il, qu'est-ce que mon rapport simplement à autrui ?
Par quoi le définir […] ? Par ce qui l'éloignera le plus d'un langage : le cri (c'est-à-dire le murmure), cri du besoin et de la protestation, cri sans mot et sans silence, cri ignoble ou, à la rigueur, cri écrit, les graffites des murailles. (EI 392)
Nous sommes en 1967 (le texte a d'abord paru en 1967 dans la N.R.F.) Quelques années après la déclaration pour le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie, les textes du 14 Juillet et le projet de la Revue internationale. Nous sommes dans l'entourage des amis de la rue St-Benoît [11]. Le cri de la rue, le cri du mur est (encore) à venir. C'est l'occasion pour Blanchot de rapporter son souci non à la politique, ce qui serait hors propos, hors sujet, mais à la possibilité d'une suspension du logos, à une grève du travail dialectique.
Blanchot est là en 1968, discret, effacé, malade. Cela ne l'empêchera pas d'écrire dans Comité (aux dires de Dyonis Mascolo), d'y affirmer la force du murmure.
Il y aura encore des livres et, ce qui est pis, de beaux livres. Mais l'écriture murale, ce mode qui n'est ni d'inscription ni d'élocution, les tracts distribués hâtivement dans la rue et qui sont la manifestation de la hâte de la rue, les affiches qui n'ont pas besoin d'être lues, mais qui sont là comme défi à toute loi, les mots de désordre, les paroles hors discours qui scandent les pas, les cris politiques, et des bulletins par dizaine comme ce bulletin, tout cela qui dérange, appelle, menace et finalement questionne sans attente des réponses, sans se reposer dans une certitude, jamais nous ne l'enfermerons dans un livre, qui même ouvert tend à la clôture, forme raffinée de la répression. (EP 120)
Cette nécessité de l'absence de livre accompagne l'anonymat, l'absence de sujet :
Lorsque je vis le quotidien, c'est l'homme quelconque qui le vit, et l'homme quelconque n'est ni à proprement parler moi ni à proprement parler l'autre, il n'est ni l'un ni l'autre, et il est l'un l'autre dans leur présence interchangeable, leur irréciprocité annulée, sans que, pour autant, il y ait un « Je » et un « alter ego » pouvant donner lieu à une reconnaissance dialectique. (EI 364)
C'est cet anonymat que pointe L'entretien infini :
J'écoute à mon tour ces deux voix, n'étant ni près de l'une, ni près de l'autre, étant cependant l'une d'elle et n'étant l'autre que pour autant que je ne vis pas moi — et ainsi, de l'une à l'autre, m'interrompant d'une manière qui dissimule (simule seulement) l'interruption décisive. (EI 103)
C'est ce même anonymat qui donne le livre entier à l'amitié même, au souvenir douloureux de la lutte, à l'éthique de la communauté :
Donc appartenant à tous, et même écrits et toujours écrits, non par un seul, mais par plusieurs, tous ceux à qui il revient de maintenir et de prolonger l'exigence à laquelle je crois que ces textes, avec une obstination qui aujourd'hui m'étonne, n'ont cessé de chercher à répondre jusqu'à l'absence de livre qu'ils désignent en vain. (EI 637)
Mais c'est ce même mouvement que désignait déjà Le dernier mot, c'est-à-dire bien avant le souci de la révolte.
— Depuis qu'on a supprimé le mot d'ordre, dis-je, ...