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(les micro récits sont dits par des voix multiples, le ton est autoritaire, professionnel, compétent, péremptoire, façon professeur ou médecin)

Crab ne serait rien d’autre que la main droite d’un écrivain courant latéralement sur la page ? Possible. Son jumeau peu dégourdi, qui vit de rapines et de mendicité, alors serait la main gauche du même.

(voix de l’écrivain)

« Sale nuit, et toute ma vie derrière moi misérable, ce matin je n’en menais pas large, cœur lourd, le pas traînant, je dérivais dans la ville. Or voici que je croise un homme dont le visage hâve, cerné, livide sous un masque de barbe grise avec deux trous d’ombre pour les yeux, exprimait si bien, si justement ce que je ressentais moi-même, ma propre détresse était si parfaitement incarnée en cet homme que soudain je n’en éprouvai plus le poids, puisque mon fardeau pesait déjà sur les épaules de quelqu’un, je m’en trouvai quant à moi soulagé, allégé, et c’est d’un pas vif que je suis reparti, plein d’entrain maintenant, de gaieté et d’insouciance, puis une petite fille est passée devant moi en sautillant. »

Crab et son jumeau se sont organisés dès qu’il leur est apparu que les forces de l’un compensaient exactement les faiblesses de l’autre. Car dans les domaines où Crab est incompétent, maladroit ou inapte, son jumeau est un aigle, un expert, un champion. Et, inversement, dans les domaines où son jumeau marque le pas, Crab impose ses qualités. Leur organisation est maintenant très au point. Ainsi, lorsque Crab, piètre nageur, doit traverser une rivière, son jumeau d’un crawl puissant la traverse pour lui. Parvenu sur l’autre rive, si le jumeau, piètre grimpeur, doit escalader une montagne pour poursuivre son chemin, Crab avec agilité la gravit à sa place. Dès lors, on ne voit plus ce qui pourrait freiner l’irrésistible marche en avant de Crab et de son jumeau.

 

(rumeur de foule, la voix doit forcer pour se faire entendre)

 

Crab, quand il fend la foule, c’est comme un fleuve traversant un lac, il se mélange pour de bon aux hommes et aux femmes qui la composent : à celui-ci il va laisser son propre bras, ou quelques-uns de ses doigts à celle-là qui du coup en aura la main pleine et certainement plus qu’il n’en faut ; telle autre en revanche lui cédera une jambe, parfois une jolie jambe, nue, galbée ; d’un petit vieillard il emportera non seulement le chapeau mais la tête ; et, plus généralement, toutes les cellules de Crab délayées dans ce grand bain se désassemblent, font des rencontres, d’autres les remplacent – il a son compte lorsqu’il ressort de la foule, à peu près son compte, on peut toujours chicaner, bien sûr, car ce n’est plus le même homme : et pourtant on le reconnaît tout de suite, on sait tout de suite et avec certitude que c’est lui.

(une voix)

C’est moi !

(une autre voix)

Évidemment que c’est moi !

(une troisième voix)

Et bien moi !

(l’écrivain)

« Soudain une fulgurante douleur dans les jambes m’oblige à m’asseoir. Aussitôt cette douleur remonte – ou est-ce une autre ? – dans mes reins. Je dois alors incliner le buste pour ne plus souffrir et appuyer les coudes sur la table devant moi. Mon bras puis ma main sont vite gagnés par l’ankylose, désagréable fourmillement – afin de donner de l’exercice à mes doigts, je saisis un crayon. Les mots que j’écris sont ceux dont je peux former les lettres sans réveiller mon arthrose. On s’accorde à penser que mon œuvre est une bouffée d’air frais dans le désert de la littérature contemporaine. »

C’est un type louche, dissimulé, vraiment pas net, qui prétend intéresser Crab à une affaire et se lance pour le convaincre dans un discours insidieux, plein de précautions, de circonlocutions, de détours par le Ciel et l’Enfer, agitant ici ou là le voile d’une menace, faisant aussi miroiter dans le flou l’éventualité de profits énormes et divers autres avantages qui ont au moins leur prometteuse imprécision en commun, enfin demande brutalement à Crab de lui servir de prête-nom dans cette histoire à laquelle il ne veut pas être mêlé personnellement pour des raisons qui le regardent, mais également de lui fournir des alibis dans plusieurs affaires de mœurs assez ignobles, et autres minables petits trafics. Inutile de dire que Crab refuse net cette proposition, tant pis pour les menaces, tant pis pour les profits, c’est lui faire injure que de le croire susceptible d’accepter ce rôle secondaire d’homme de paille.

(une journaliste)

« C’est vous l’auteur ? Quelques questions, vous voulez bien ? Vous semblez croire que l’écriture a forcément affaire à ce qui échappe, à ce qui se dérobe. Quel sens donnez-vous à ces figures de l’incongru qui reviennent sans cesse sous votre plume ?

– Je déroule toujours un fil logique dans mes livres, me semble-t-il, mais je ne m’arrête pas aux premières conclusions raisonnables auquel ce fil conduit. Je dévide toute la pelote et c’est ainsi, insensiblement, que mes textes basculent dans une forme de délire, qui n’est pas le délire du fou, encore moins le délire de l’ivrogne. C’est un délire scrupuleux, construit rigoureusement avec les outils mêmes de la raison, avec ces mêmes outils qui lui servent à édifier les structures et les architectures dans lesquelles nos existences se coulent. Je ne renonce pas à la méthode logique, au contraire, je l’épuise, j’en tire toutes les conséquences, tous les effets. Mais j’exagère à peine et aussitôt l’incongruité surgit. Preuve qu’elle était contenue déjà, en germe, dans les premières solutions auxquelles cette méthode a abouti et que notre raison a bravement entérinées. Le sentiment de l’absurdité de toute chose naît de cette lucidité-là. Toute chose est absurde en tant que telle puisqu’il suffirait d’un rien pour qu’elle soit autre. Nous sommes obligés de nous entendre sur un sens commun, nous choisissons de vivre dans un monde d’impostures et de chimères. J’ignore si ce compromis est la solution la meilleure, mais je sais que le champ de la littérature s’ouvre au-delà. Il est cet espace mental poétique, infini, où la vie se poursuit, ...

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