Publié dans le Matin de Paris.
Du soir où tu vas, au matin. Pour celle-là c’était une mauvaise période, la maison du père enfin quittée pour une chambre en entresol, au long de la grande avenue en sortie de ville, et tous les petits mecs venaient tenter leur chance, elle les a mis dehors. Ce soir-là elle est allée en ville, et avait bu. Un type lui a proposé de la raccompagner, et ça a été vers 3 heures du matin, l’arrêt à trois kilomètres du centre, dans une décharge, elle avait compris. Tu arrives chez toi, tu t’aperçois de ton imbécillité, cet homme, s’il avait été plus vieux, il t’aurait violée. Elle s’en est tirée avec un préservatif, donc il n’y a pas eu viol. Maintenant, on dirait que ça va. Elle s’est prise de passion pour la photo.
Je débarque en France dans la ville de Paris qui me semble si grande et si belle mais de plus en plus le jour s’avance, on commence à avoir l’habitude. Il est arrivé vers octobre, tout droit de son île. Vers février, il a vu la neige tomber, la première fois (à Montpellier, ça ne dure pas beaucoup). Il est tombé amoureux, un soir, d’une fille dans une boîte, qui l’a embrassé sur la bouche. Il savait de quelle ville elle était, mais ne se souvenait plus du prénom. Il est retourné chaque samedi à la boîte de nuit, elle n’est pas revenue. Il avait dans l’idée de devenir peintre en bâtiment, il n’a pas trouvé. On ne sait pas s’il est reparti, là-bas chez les siens, ou s’il tente sa chance ici un peu plus loin. Il avait un grand cahier : « Bruno H., écrivain martiniquais », et fêtera l’an prochain ses 20 ans... le jour de l’an je me souviens je fais un bon petit repas automatiquement pour moi, des pâtes avec steak, de la mayonnaise et enfin je m’en vais me balader dans mes endroits les plus préférés ce jour-là je voulais être seul et j’y suis resté seul, moi pas comme les autres.
Je change de nom, comme ça, ça me fait plusieurs vies, ça me change de visage, de caractère. À Béziers, au centre d’hébergement, j’étais Vanessa, c’est moi qui l’ai inventé. C’est la première phrase d’elle qu’on a recopiée, ce jour-là elle nous dictait. Centre d’hébergement ça voulait dire être partie. Maintenant elle s’est fait naturaliser, c’est Juliette, officiellement. De Béziers et l’errance, elle a, cette première fois, une drôle de phrase : Je pense à ce qui m’est arrivé. Les éducateurs pensent que c’est mal, que c’était de la prostitution. Moi je regrettais parce que ma mère me manquait. J’étais perdue, je ne me rappelle plus, j’avais perdu la morale, et perdu la mémoire aussi. Juliette n’est jamais venue régulièrement. Elle était en foyer, mais y a fait des dettes, on l’a mise dehors. Elle a écrit des textes au titre étrange : Lors d’un suicide d’un ami très cher. Et l’étrangeté plus grande encore dans le fond des mots, et la manière de ramener à l’ordinaire ce qui pour nous vient de si loin dans la nuit : On a traversé le passage interdit, c’était danger de mort. Il était 3 h du matin, quelques gens, il faisait froid et le vent soufflait fort, la nuit était déjà tombée et aucune étoile n’allumait le ciel. Nous sommes devenus « pauvres de pensées » car nous ne pouvons plus nommer nos passions, nos rêves, notre désir de fraternité... Peut-être la poésie est-elle malade parce qu’on ne la demande pas à ceux qui en disposent dans leur être de chair. La dernière fois elle a rédigé un manifeste (elle arrivait, prenait un papier et écrivait sans rien savoir du travail des autres) : Les épreuves de la vie, message aux jeunes majeurs. On en a fait une affiche. Juliette a déménagé sur Nîmes, dans un foyer de la DDASS.
J’arrive à penser, mais c’est négatif. Son prénom lui va trop bien pour qu’on tente de lui en accoler un autre, et donc on ne le dira pas. Il a connu les institutions, « de quand on a du retard », son père est chauffeur de bus justement sur la ligne 1, qui rejoint le centre à la Zup construite en pleine garrigue, une sorte de cordon ombilical, le double bus à soufflet. Une fois on travaillait juste sur ce thème : « Moi ». Ça a donné : J’ai ce corps cette peau ce visage cette sensibilité trop forte, dès que je ressens quelque chose de triste ou de joyeux dans l’atmosphère j’ai les larmes qui viennent et je retiens parce que c’est être faible de pleurer. Il avait une possession sur terre, un baladeur laser pour écouter des musiques de film, genre science-fiction. À l’arrêt de bus du 1 il se l’est fait prendre par un paumé. Il est blond et frêle, il veut faire cuisinier : je sais déjà faire les spaghetti. Du coup on l’a envoyé trois mois à Munich, en stage. Il est revenu comme grandi de cinq centimètres. On a fait l’inventaire des lieux qu’il a parcourus, là-bas. Il ne se rappelait pas du nom des villes, mais avec précision de bien d’autres choses : Moyenne pièce, 2 lits, une table, un lavabo, 2 placards en bois abîmés, ça a été rasé quelques mois plus tard pour faire plus moderne. Petit appartement, cuisine, salle de bain, deux lits dans une petite pièce et un canapé transformé. Petite pièce, une fenêtre, 6 lits, entre l’Allemagne et la France, le train. Pour l’été, il a un travail en salle dans un restaurant sur la côte.
A l’âge de 5 ans j’etait Mise en passion. Corinne écrit lentement mais seule. De la pension, elle est sortie à l’âge de 18 ans, et depuis sa journée est à peu près réglée, entre ses animaux (chats, mainate, poissons, lapin, mandarins), sa sœur aveugle dont elle fait les courses et le ménage, jusqu’à la douche du soir. Corinne parle peu, l’intensité est tout entière dedans : je me rapelle la premiere fois que je suis Rentrer en pansion je monter plusieurs Marche et j’ai plus Revue ma mere. Elle a un grand classeur, et plusieurs fois par an revient à un même titre, une série de quatre ou cinq titres, qu’on réécrit comme s’il fallait chaque fois redescendre au lieu central de l’énonciation, « à mes amis disparus » par exemple, ou bien Pour parler de ma vie. Mon enfance, c’était une enfance seule et rejetée par les autres camarades et je parle de mes parents. Comme ma grand-mère que j’aime beaucoup, et décédée quand j’avais l’âge de 9 ans. Les phrases de Corinne ont une capacité que je n’ai jamais rencontrée ailleurs d’une force de frottement par quelques mots simples, où l’émotion semble se faire indestructible. D’elle on apprend. Moi j’était timide et je les Regardez dans les yeux. Elle avait des yeux bleux comme l’eau d’une source. moi je l’avoyer souvent avec sa copines a la grand Rue. elle avait des cheveux fin et Brun. j’ai sue que un samedi soir elle était partir pour allez danser avec quelque copines à elles. la Voiture a deraper et elle a était tué sur le coup. je avait une amitier. je voyer Atraver son Visage de la sympatie et quelle était comprentive. quand j’ai sus sa mort tout était tomber comme un mur de Beton. Des textes de Corinne on voudrait faire un livre, pour sauver une mémoire précieuse, et comme un noyau dur de la vie. On ne trouve pas encore un éditeur qui ose.
Je m’appelle D., prénom : Abdelhak. je suis né le 29/07/1975 à Arles (bouche du rhône 13 000. adresse : île de Thau, Le Lamparo Bt.18 Esc... 34 200 Sète, je me suis arrêté à l’école de 6ème et je suis allé en CPA et j’ai fait 6 mois de menuiserie en faisant tailler les planches à la dimension voulue. Après je suis parti de la CPA et j’ai fait 6 mois de mécanique, j’ai appris à faire changer des roues de secours à réparer les pneus crevés. Il a toujours écrit facilement, mais ce brouillon de CV je l’ai trouvé par terre, roulé en boule. Et si c’était cela aussi qu’il fallait à la littérature apprendre pour rester digne devant le monde ? L’île de Thau c’est des immeubles dont le béton tombe directement dans l’eau, sur l’étang derrière la mer. Abdelhak parfois quittait un peu plus tôt le stage, quand sa mère avait dû aller à l’hôpital et que c’est lui qui faisait le repas pour ses quatorze frères et sœurs plus jeunes.
Description de ma personne. Rangers + éperon à tête mort et 4 pointes sur chaque éperon ceinture en cuir avec un aigle dessus et une boucle avec un aigle dessus aussi pantalon troué et ticherte avec un groupe de musiciens dessus et les manches coupées portefeuilles en cuir noir et marqué dessus harley davidson et une chaîne antivol un porte-clefs et accroché dessus une bague la clé de chez moi un ouvre-bouteille une fantaisie faite d’une ficelle et une fantaisie en plastique un bracelet en cuir un couteau trois boucles d’oreille un collier avec une tête de mort et un bonnet. Rico, c’était son nom, de Frontignan, a eu un accident de Mobylette, plus de nouvelles.
Kamel a parié avec des amis qu’il s’en irait à New-York. Ils ont pêché des palourdes revendues au noir, un billet charter ne coûte pas si cher. Là-bas il leur restait environ 200 dollars chacun, qu’ils ont brûlé le premier soir. Donc le lendemain matin ils reviennent à l’aéroport : ça ne fait rien, pari gagné. Un type leur revend, pour leurs derniers dollars, une carte de téléphone trafiquée. Ils auraient pu se faire avoir, mais non. Tous les matins, ils reviendront à l’avion de Paris : « Tu veux appeler chez toi, dix dollars, le temps que tu veux... » À New-York, ils ont tenu trois semaines. Une autre fois, Kamel a voulu voir la Bretagne. Il est monté dans un camion marqué Quimper, à l’arrière. Qu’est-ce tu as fait ? J’ai dormi. Quand le camion arrive là-bas, il saute. Cheville cassée, il va à l’hôpital. Pas de sécu, pas d’argent, altercation, il se sauve de l’hôpital... avec la béquille. Flics prévenus, Kamel récupéré alors qu’il faisait du stop à la sortie du patelin, retour à Sète en accéléré. Kamel pêche cette saison encre la palourde au noir dans l’étang : sous une pluie d’été, seul appuyé contre un arbre mes mains dans les poche trouées et mes pieds dans la boue j’aperçois dans le ciel gris des très gros nuages, des hirondelles toutes regroupées qui se déplaçaient, elles ont compris qu’il fallait rester groupés, tous à la même recherche de la vie, puis la pluie cesse, je prends la direction de chez moi. Dans cette cité il y a l’oubli de vous-mêmes, on vous oblige à le devenir le plus fort qui fait la loi et j’ai grandi dans cette cité, là où il y a que les Roger de la société. Alors je décide de partir, je vais voir un copain qui aime bien l’aventure je rentre dans une cage d’escalier vraiment sale très sale avec une odeur qui vous donne des nausées j’arrive devant la porte et je tape très fort la porte s’ouvre avec le grincement et je le vois avec son sourire. La pièce était vide, il y avait une télé posée sur une chaise et un matelas par terre qui lui servait comme un canapé. Il n’avait rien à me proposer à boire, juste de l’eau, son surnom c’était Jacques le Galérien et nous avons commencé a parlé je lui ai proposé s’il serait d’accord de partir avec moi Jacques me regarde tout en me disant tout doucement : C’est comme si tu demandes à un aveugle s’il veut voir.
De Christine je dirai peu, parce qu’elle ne le souhaite pas. Elle a deux petites filles, et celle d’un an et demi est handicapée. Elle est mariée, mais le père est en prison, ça a été dur d’échapper à tout ça. Du haut des escaliers, de ces marches qui n’en finissent toujours pas, six ans d’absence, le flou, ne plus entendre ce qui se passe autour de nous, le regard dans le vide de l’enfant. De la vie passée elle extrait des images comme sans bords, et aucune aide ne peut s’y glisser : définition encore d’une poésie ? Elle est venue seule avec ses gamines dans la ville neuve. Nous n’aimons pas beaucoup parler de nos malheurs, un simple regard et cela suffit. Parler par les yeux est encore plus beau que la parole. À vingt-deux ans voilà qu’une seconde, ou troisième, ou millième vie commence.