Nathan

Brno

Jeudi 7 juillet 2005, les Rigaudières

La journée s’écoulait paisiblement, nous avions fait une très belle promenade, passant dans les fougères qui étaient plus hautes que les enfants, j’avais trouvé cinq girolles en bouquet et n’avais trouvé que des traces d’autres petits champignons, et rentrés de cette promenade dans les bois autour d’un petit lac, nous prenions le thé. Tout d’un coup je ne sais pas ce qui a possédé Nathan mais il s’est emparé d’Adèle en la prenant par le cou et tandis que je lui criais de la lâcher, il est parti en courrant, toujours en tenant Adèle par le cou. Cette course s’est finie la tête d’Adèle butant contre l’angle vif d’une porte restée ouverte, puis chutant sur les tomettes et enfin Nathan tombant sur Adèle. A la poursuite de Nathan, je l’ai cueilli d’une gifle immense qui l’a fait tomber parterre, puis je lui ai hurlé qu’il était un vrai con.

Et Adèle me demanderez-vous ? Adèle était dans les bras de Florence qui avait eu un peu plus de présence d’esprit que moi et s’était surtout concentrée sur Adèle en s’assurant que tout allait bien. Je la retrouvais d’ailleurs dans l’autre pièce, hoquetant dans les bras de Florence. Je la pris dans mes bras, laissant Nathan à sa terreur. Et tandis que j’entendais ses cris d’épouvante, je tenais Adèle fort dans mes bras. Je me mis à pleurer, je venais de terroriser Nathan, je venais de faire apparaître le bâcre. Le bâcre est une créature imaginaire qui épouvante Nathan, c’est une espèce de démon qui survient soudainement quand Nathan fait une bêtise et qu’il reçoit une taloche. Je vous rassure tout de suite, ni Anne ni moi ne battons Nathan, ni nos autres enfants, d’ailleurs nous ne les tapons jamais, presque jamais, tout au plus une fessée lorsque nous sommes excédés par un énième caprice ou je ne sais quoi d’autre, cependant Nathan dans cette prédisposition un peu particulière qui est la sienne nous pousse souvent dans nos derniers retranchements et il arrive que les crises s’étant succédées à bon rythme tout au long de la journée, notre patience s’épuise et nous finissions par lui faire de modiques violences, comme de le monter de force dans sa chambre, ou de lui donner un coup de pied au cul, ce en quoi nous ne sommes jamais en accord avec nous-mêmes, mais voilà nous sommes dépassés, Anne comme moi sommes immédiatement honteux dès le coup parti. Nous savons bien que cela ne fait aucun bien à personne, mais submergés nous n’obéissons plus à la raison.

Pour Nathan ces punitions plus sévères que les autres sont incompréhensibles, puisque de son versant psychotique, il perçoit étrangement ses situations, ne discernant pas la frontière qui le sépare des autres, de nous, il ne comprend pas alors que nous puissions lui faire du mal, c’est comme s’il s’infligeait lui-même ce mal. Aussi la seule explication que son esprit encombré ait pu trouver est que nous soyons possédés par cette créature démoniaque, qui s’empare de nous et nous transforme en Bâcre.

Et à vrai dire, quand je me suis transformé en Bâcre mon sentiment de dégoût pour moi-même est inextinguible. Je suis retourné dans la pièce de jeu des enfants où j’ai trouvé un Nathan tremblant dans les bras de Florence, et le visage marqué d’un rose foncé, j’aurais pu vomir de moi-même. J’étais en pleurs. Florence m’a dit qu’elle s’occupait de Nathan, que je pouvais lui laisser Adèle aussi, que j’aille prendre l’air. Je suis sorti, mais je ne suis pas allé loin, Nathan était à ma suite qui voulait me demander pardon et faire un câlin. Puis il est reparti avec les autres enfants aux balançoires. Florence était désemparée de me trouver dans un tel état. J’entendais sa voix à côté de moi, tandis que je regardais Nathan s’ébattre librement avec Jeanne, Madeleine et Basile, qu’elle savait notre détresse, qu’elle ne la devinait pas mais qu’elle pouvait bien s’en douter, qu’elle pensait sincèrement que nous faisions notre possible. En pleurant, je lui ai dit que je n’avais plus de force, que c’était Anne qui portait tout en ce moment. Elle m’a encouragé, mais je devais lui dire qu’Anne et moi ne leur disions pas tout, qu’il y avait ce que nous parvenions à dire aux uns et aux autres de nos difficultés avec Nathan et puis il y avait cette part d’ombre terrible, qui nous faisait peur et contre laquelle nous étions tellement impuissants à lutter. Que c’était plus grand que nous. Beaucoup plus grand.

Et si le soir en déchargeant les photographies de mon appareil vers l’ordinateur portable je n’avais pas croisé ces images de cet après-midi, photographies de cette belle promenade, d’avant la gifle, j’aurais oublié du tout au tout, le soir même, le charme de cet après midi dans les fougères hautes.

Samedi 16 juillet, le Bouchet de la Lauze

Dans les moments de pleurs, on est soudain incapable d’avancer de dire quoi que ce soit. On a la parole coupée, pas tellement par ses sanglots étranglés. non, on est devant son évidence, mais on est incapable de l’énoncer. Parce que cette évidence a pris la place de tout, même celle de la parole.

Mercredi 27 juillet, Arles

La photographie se trouve à un carrefour important de son évolution. Il ne s’agit pas là d’une porte ouverte enfoncée, mais du constat le plus flagrant que l’on puisse faire après la visite des expositions des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles — notez que je vous donne le lien uniquement pour des raisons pratiques, ce qui est d’ailleurs un peu paradoxal tant ce site semble cumuler tous les défauts possibles en matière de navigation mal fichue, et je ne m’attarde pas à vous parler de son graphisme, si ce n’est cette explication éclairante qu’une touriste anglaise au français délicieux a obtenue à l’accueil des rencontres, à la question pourquoi une aubergine ?, je vous assure le mot aubergine dans cette bouche anglaise était un délice, oui, pourquoi une aubergine ?, parce que c’est comme ça, qu’il n’y a pas de raison, que l’année dernière c’était un citron, l’année d’avant des petits pois, moi je trouve que c’est merveilleux ce graphisme sans raison, tiens là coco il nous faut une image, qu’est-ce qu’on va mettre, je ne sais pas moi, un appareil photo ?, tu ne crois pas que cela fait un peu premier degré pour les RIP, oui, tu as raison, on n’a qu’à mettre n’importe quoi, tiens un courgette par exemple, ah ouais super la courgette, allez on met une courgette et puis l’année prochaine on aura qu’à mettre une tomate, ou un poivron, ouais super, ça fait hyper décalé, on a quelque chose là, mais je m’égare, d’autant que j’avais dit que je ne dirais pas ce que je pense de ce graphisme d’amateurs, mais là je crois que j’ai quand même un peu vendu la mèche, à se demander tout de même si ce n’est pas la même boîte de graphisme que celle qui avait pondu le logo de l’ANPE (admirez cette troublante ressemblance d’avec le logo de la société Symantec) et dont on vantait toute la symbolique (toute personne capable d’écrire quelques lignes sur l’adéquation d’une même figure géométrique, pour à la fois l’Agence Nationale Pour l’Emploi et une société informatique spécialisée dans la sécurité, est la bienvenue) promis, je me tais sur le sujet.

Donc la photographie est à une sorte de carrefour, disons depuis une quinzaine d’années, disons depuis que Photoshop existe. Il y a des photographes qui le savent, comme Joyce Neimanas — là aussi je vous donne le lien davantage pour les informations contenues dans le site que pour la beauté du site — dont je retiens surtout qu’à la rentrée universitaire de septembre 1989, à the School of the Art Institute of Chicago, elle avait exhorté ses étudiants en photographie à sortir de leurs ornières et qu’elle préférait ne pas les voir dans le labo noir et blanc, et que s’il n’y avait qu’elle, ce labo serait détruit. Et puis d’autres photographes qui inlassablement continuent de nous fourguer les mêmes sempiternelles images, visions compassées du monde et dont les seules recettes de composition ou de traitement de la lumière ont en fait peu varié depuis un certain Cartier-Bresson, avec peut-être tout de même, deux nouvelles recettes dans cette cuisine rance, le hors champ, importé sans doute des premières images de William Klein et la couleur, parce que oui, certains d’entre eux se sont tout de même aperçus de cette nouveauté vieille de plus d’un siècle. Le photojournalisme est le lieu des plus beaux mensonges de notre temps, mais de mensonges et de manipulation il sera question plus bas. Du temps de mes études à Chicago donc, cette marge un peu réactionnaire de la photographie était appelée straight photography — photographie raide — et j’avais participé à une exposition avec mon ami Greg intitulée This is no straight photography — ceci n’est pas de la photographie raide — imprimé en lettres grasses sur le haut d’une image célèbre d’Ansel Adams représentant les méandres d’un fleuve de montagne.

Donc autant l’admettre tout de suite je ne suis pas allé voir ces expositions d’une photographie qui m’ennuie au plus haut point — tout comme il ne me viendrait jamais à l’esprit d’aller à Perpignan pour le sommet annuel des menteurs — en revanche cette année, était-ce volontaire de la part des organisateurs des rencontres ?, j’en doute tout de même un peu quand on connaît leur attachement singulier pour cette photographie rétrograde, mais cette année donc, il était loisible de regarder ces images dites informatives dans la lumière particulièrement éclairante d’autres expositions qui justement s’acharnaient à démontrer le mensonge constant de telles images.

La première de ces expositions était celle de Joan Fontcuberta, Miracles et compagnie sur deux étages. Les images aux murs sont accompagnés d’artefacts de tous genres exposés dans des vitrines comme ils le seraient dans un musée de l’Homme ou n’importe quel autre musée d’histoire, des reliques en somme, qui sont les preuves de ce que les photographies montrent. Il s’agit d’un reportage à propos d’un surprenant monastère aux allures orthodoxes mais qui se trouverait au milieu d’une région de lacs et de fjords qui rappelleraient davantage la Scandinavie. Habitué du travail de Fontcuberta, on comprend dès cette superposition de deux mondes que tout ce qui est montré ici est ouvertement manipulé, d’ailleurs ce portrait de moine orthodoxe montrant une relique du monastère est en fait un autoportrait de Joan Fontcuberta, oui, c’est lui sur la photo, qui quelques images plus loin, toujours déguisé en cénobite orthodoxe, teste la surdité de la chouette d’Harry Potter à l’aide d’une trompette — il est à noter que l’exposition est ainsi faite qui dévoile lentement ses mensonges, la vérité du mensonge éclatant aux yeux du visiteur suivant son degré de crédulité ou de connaissances, l’image mettant en scène Harry Potter agissant comme le dernier rempart à cette crédulité, on ne peut pas croire à cette image, dès lors toutes les autres images de l’exposition sont fausses ce que l’on réalise à la fois rétroactivement et pour les images suivantes — et finalement le mensonge étant désormais patent, le reste de l’exposition est à l’avenant, dans ce monastère, les moines sont spécialisés dans tout un arsenal de miracles, tous photographiés pour preuves, la description écrite des miracles ne laissant aucun doute sur le sérieux de l’entreprise. Toutes les photographies en noir et blanc sont à peine rehaussées de couleurs très désaturées aux endroits de la manipulation de leur image, après avoir vu cette exposition il est impossible de regarder d’autres photographies sans les soupçonner des pires traquenards de manipulation et de mensonges.

Aux entrepôts d’autres expositions d’autres photographes mettent à mal ces mensonges, les photographies faussement publicitaires de Maurice Schletens ou les modifications ouvertement numériques de l’école de Düsseldorf — de jeunes photographes allemands se préoccupent des dictats documentalistes de la photographie comme d’une guigne et réalisant des images qui ont, soit davantage à voir avec la sérigraphie, ou soit encore avec l’infographie mais qui sont en tout cas débarrassées de leur contingence temporelle et avec elle de cette notion d’information documentaire que l’on ne parvient pas à départir de l’acte même de photographier. Une photographe britannique, Gillian Wearing, présente des autoportraits très dérangeants dans lesquels elle prend tour à tour les traits de sa mère, de son père, de son frère, de sa soeur, de son oncle et les siens propres à l’âge de trois ans. Ce sont des images terriblement conventionnelles, le portrait que l’on se fait tirer chez le photographe ou encore, le frère, la photographie candide et domestique, mais qui ne cache cependant pas son apparente supercherie, la découpe du contours des yeux laisse une ombre sous le regard, conférant à chaque personnage de la famille un masque.

La photographe japonaise Yuji Ono, elle, s’intéresse à l’acte d’exposer des images, aussi bien en terme d’exposer le support photosensible, que d’accrocher ses travaux, photographiant des toiles de maîtres dans les grands musées du monde dans des éclairages incidents qui révèlent ou occultent suivant les ombres et les reflets des images plus abstraites, images d’images, qui elles-mêmes deviennent soumises à cette même perception encombrée de l’ombre du visiteur et des jeux de brillance légère des tirages.

Les descriptions des procédés telles que l’on peut les lire sur les cartels sont parfois énigmatiques, ainsi quel procédé sournois cache la destruction des colorants dans le travail, par ailleurs sublime de Fabian Miller, on accueille bien volontiers que les fameux tirages aux sels d’argent fassent de la place à toutes sortes d’autres techniques numériques justement parce que les images ici produites ont une intelligence autonome, lumineuse, qui s’interrogent sur leurs conditions d’apparition et de production, ou encore regarde à la marge comme Joël Denot agrandissant dans des proportions miraculeuses les perforations d’un film 35m/m, crapaud qui se prendrait volontiers pour un boeuf dans cet effort de ressemblance d’avec la peinture de Mark Rothko, si dans l’ombre de ces images n’étaient cachés des corps sombres qui se confondent justement avec celui du spectateur se reflétant dans l’oeuvre. La photographie en abordant courageusement le virage numérique se préoccupe sans doute davantage d’elle-même et moins du surcroît de mensonge des images du monde, ce faisant elle enrichit davantage son spectateur plutôt que de lui imposer un regard de cyclope.

Anachronisme complet au milieu des grands tirages colorés, les photographies incroyablement sommaires de Miroslav Tichy, érotomane tchèque à la poursuite de l’image de femmes à l’aide d’appareils de fabrication domestique et à la conception particulièrement rudimentaire, images sans définition, dont on peut d’ailleurs se demander quel niveau de satisfaction elle donnait à leur auteur, qui à force d’être évanescentes finissent par cerner au plus près le mystère du regard de l’homme sur la féminité. Toute une vie à cette quête avec les moyens du bord.

Les rencontres d’Arles sont ainsi organisées que sont toujours comprises dans le programme principal une foule d’expositions hétéroclites qui n’ont justement rien à voir avec le thèmes généralement développés chaque année. Ainsi sont présentés deux photographes brésiliens, au motif que c’est l’année du Brésil — jamais très bien compris le principe de ces commémorations à tour de rôle, mais j’attends avec impatience l’année de L’Ouzbékistan, parce que je dois reconnaître que je ne connais aucun photographe ouzbékistanais — aucun de ces deux photographes d’ailleurs ne nous montrant des images très novatrices, Mario Cravo Neto faisant étalage d’images s’inspirant de celles de l’esthétique déjà redoutable de bêtise de technique léchée de Robert Mappelthorpe, n’ayant jamais saisi l’intérêt des photographies de Mappelthorpe, imaginez ce que je pense d’un de ses médiocres suiveurs au début du XXIe siècle, et Miguel Rio Branco à qui on a confié toute l’église des frères prêcheurs à lui tout seul, et qui nous “offre” ici une exposition d’étudiant en fin de cycle d’études d’arts plastiques, pleine à craquer de lourds symboles morbides, c’est vrai ça tout de même, l’église, c’est la religion, la religion, c’est la vie après la mort, la vie après la mort, c’est la mort, je vais donc faire une faire une exposition dont le thème sera la mort dans une église, ça va être sublime. Un luxe inouï d’installations vidéo pour accoucher de travaux d’étudiants ! L’exposition des photographies des expositions universelles à Paris à la fin du XIXe siècle est émouvante, d’abord parce qu’on y voit les travaux de frondaisons de la tour Eiffel, qui au même titre que ces grandes halles et villages reconstitués ne devait être qu’une construction éphémère, mais aussi parce que s’inscrit dans ces efforts photographiques une heureuse volonté de sauvegarde, photographies d’architecture de très grande qualité, faites à la chambre, les aplombs sont parfaitement verticaux, la photographie était un luxe, on ne photographiait que ce qui en valait la peine — on est ici très éloigné des grands formats grandiloquents de Gareth Mac Ginley, non moments d’une adolescence sinistre, comme si Nan Goldin et Larry Clark avant elle, avaient à jamais conditionné non seulement le regard de la jeunesse sur elle-même, mais sa façon d’être au monde, c’est-à-dire fidèle à ces images d’elle-même ; lorsqu’une des images de Mac Ginley est plus remarquable que les autres, l’image du plongeon, par exemple, sa composition miraculeusement déséquilibrée, on a le sentiment que c’est purement accidentel. Sarah Moon touche au ridicule avec des images surfaites pour illustrer un conte à la très grande mièvrerie. Comme chaque année à Arles, une certaine désinvolture conduit à faire se côtoyer beaucoup d’images qui n’ont pas toujours à gagner à ces voisinages et une tendance amorcée déjà l’année dernière, c’est surtout aux entrepôts que cela se passe, dans la ville même, ce sont pêle-mêle, toutes les autres expositions.

Jeudi 28 juillet, le Bouchet de la Lauze

Une fois de plus, hier soir.

Une fois de plus une de ces colères à en trembler, j’aurai terrorisé la maison entière. Un mot pris pour un autre, une lenteur à répondre, je ne sais quoi d’insignifiant et cette maladie qui est la mienne, colère douloureuse d’elle-même, en profite pour me torturer et avec moi ceux que j’aime, que j’aime tendrement.

Je sens bien comment la faille aujourd’hui, cette année, ce mois, est plus profondément ouverte que d’habitude, les courants mauvais font surgir des images qui me font souffrir et avec elles ce désespoir, ne jamais avoir le dessus sur ces peurs : cette peur ancestrale, cette peur de la nuit par exemple, je finis par avoir peur de cette peur, la peur de la mort j’ai peur aussi de cette peur-là, j’ai à ce point peur de la mort, d’être face à elle, que je me pousserais volontiers vers elle volontairement, une manière de libre arbitre en somme, j’ai peur de cette pulsion, de ce désir parfois de ne plus souffrir, j’ai peur de la douleur et je souffre d’avoir peur. Chaque matin, matin pluvieux matin brumeux ou même matin crasseux, pour moi une délivrance, momentanément délivré de la nuit, sombrer enfin dans le sommeil même s’il n’est plus l’heure. Le sommeil sert à cela j’en suis certain, à ne pas affronter la nuit. Celui qui a tellement peur de la nuit qu’il ne peut fermer l’oeil devient fou. Ce matin je suis là, l’aube rentre par les fenêtres de la cuisine et je lui tourne le dos, je suis effondré sur la table de la cuisine, je pleure à même la toile cirée. Je hoquette, je suis vidé, je voudrais qu’on vienne me chercher. Mais de même qu’on peut avoir peur de s’approcher d’une bête blessée, elle peine à s’avancer vers moi : en être là ? J’ai pensé (de moi) : un animal apeuré.

Plus tard, à la fin du jour, nous essuierons un orage violent en passant au large de Clermont-Ferrand, dans la nuit sous des trombes d’eau. Nous parlerons, dans la nuit. Sage décision que d’être rentré : j’ai rendez-vous demain avec le médecin. J’ai promis que j’allais me soigner. Je dois me soigner.

Samedi 30 juillet, Fontenay-sous-Bois

Ces médicaments font de l’effet. Ce sont des calmants. C’est idiot, mais ils me calment. Ce qui d’ailleurs me rassure. Je peux donc être calmé. Du coup je suis plus calme. Je peine d’ailleurs à croire à ces images du désespoir qui étaient tout autour de moi, il y deux jours seulement. Je suis calme, de cette accalmie d’après la tempête, en mer, nulle trace de naufrage, l’horizon, c’est tout, et une mer d’huile. Beau temps pour les sardines.

Mais non, je ne suis pas tranquille. Je veux dire que la peur subsiste. La peur de moi-même. Je peine tout de même à croire que des médicaments puissent avoir raison de ce que je connais de ce feu-là. Et d’ailleurs ils sont tout petits ces médicaments, ils tiennent dans le creux de ma main d’hypermétrope, je suis obligé de faire attention, j’ai vraiment du mal à croire que de si petites choses aient le pouvoir de calmer une grosse bête comme moi. C’est l’éléphant qui a peur de la souris.

Avant de partir en vacances Anne et moi avions fait du ménage, et j’avais même rangé dans le garage. Je retrouve mon bureau, ma chaise, et pas un papier qui traîne. Cela aussi m’apaise. Chaque fois que je démarre l’ordinateur, je suis suspicieux, je sais la vie qu’il y a dans cette bestiole, qu’une partie diabolique de moi se trouve dans les entrailles même de ce tas de ferraille. Le médecin m’a recommandé de ne pas gamberger en ce moment, tout en m’indiquant que les médicaments allaient m’aider à cela. Bon patient, je me suis dit que de ne pas gamberger cela ne voulait pas dire arrêter de penser. C’est souvent que l’on entend cette formule, on dit si facilement à quelqu’un qui ne va pas bien qu’il faut arrêter d’y penser, arrêter de penser tout court, et chaque fois que j’entends cette formule, arrêter de penser, j’ai le sentiment que l’on demande à cette personne de se rendre. D’accepter sa capture.

Ne pas gamberger donc. C’est vrai que les médicaments aident à cela. Ma concentration n’est pas là, d’ailleurs d’habitude j’en prendrais ombrage, je m’exhorterais à davantage d’attention, mais là, non, je ne sens rien, je n’entends pas cette voix. Je suis calme et je ne m’impatiente pas de ne pas parvenir à réfléchir très bien. Je suis calme.

D’un calme qui me fait un peu peur.

Je ne suis pas tranquille.

Jeudi 4 août, Paris

Hanno m’y invitant, je me suis dit que ce serait une bonne idée que d’aller voir cette exposition de Pierre Alechinsky à la BNF, d’autant que j’étais resté sous une impression très forte de l’exposition du peintre au Jeu de Paume, que j’ai toujours eu une grande admiration pour le travail de Pierre Alechinsky, et puis passer un moment avec Hanno dont je me doutais que je n’aurais aucun mal à le retenir à dîner tout cela était un agréable cumul de bonnes raisons pour y aller.

La première partie de l’exposition donne à voir des pages choisies de livres, de poésie pour la plupart, que Pierre Alechinsky a mis en images comme d’autres les auraient mis en musique. Et à vrai dire il vaut mieux paradoxalement regarder les vitrines qui donnent à voir ces livres ouverts à une page jugée particulièrement heureuse, plutôt que de voir des chemins de fer entiers exposés dans des cadres bien à plat sur les murs, tant, en fait, dans le chemin de fer mis à plat, les voisinages des images ne sont pas toujours heureux, et que cela donne une impression très bidimensionnelle d’un objet tridimensionnel, le livre. En revanche de ne lire que quelques courts extraits des recueils de poésie finit par lasser, parce que ces derniers n’ont pas été choisis pour constituer une anthologie de poésies, fut-elle celle des poèmes que Pierre Alechinsky a illustrés, mais davantage parce que, soit leur phrases étaient sentencieuses c’est-à-dire marquantes, ou soit encore parce que le dessin, la gravure ou la lithographie qui étaient en regard de cet extrait était particulièrement réussis, ne serait-ce que du point de vue de Pierre Alechinsky. Du coup une telle lecture finit-elle par lasser littéralement de la lecture même de poésie.

La seconde partie fait place à des oeuvres gravées ou lithographiées de plus grande taille, ce sont là des oeuvres autonomes dans ce qu’elles n’ont pas été réalisées pour illustrer un texte, et du fait de leur grande taille, n’ont pas été conçues pour figurer dans des livres. Il y a dans ces oeuvres une très grande inventivité technique, et il nous est arrivé plus d’une fois avec Hanno — Hanno étant nettement plus féru que je le suis en matière de gravure, et de lithographie, Hanno a surtout travaillé sur des pierres, et moi surtout sur des plaques photosensibles — de nous poser la question de savoir comment certaines avaient été obtenues, un peu comme on cherche en fermant les yeux les étapes compliquées d’une recette de cuisine. Mais alors si on se contente d’un tel plaisir de spectateur est-ce à dire que le travail lui-même est à ce point inintéressant ? Je ne suis pas loin de le penser.

Encore une fois je suis un grand admirateur du travail de peinture de Pierre Alechinsky, mais en regardant les oeuvres exposées dans cette exposition de travaux uniquement gravés et lithographiés, j’ai eu le sentiment d’une très grande dilution du trait. Et de comprendre a posteriori que devant une peinture ou un dessin du même, je peux être très ému par le tremblement du trait, et terriblement agacé par ce même tremblement quand il est démultiplié par la gravure et a fortiori par la lithographie, ce trait devient alors écrasé et empâté comme sous le poids de la presse, impression qui s’accentue en remarquant que toutes les épreuves sont numérotés comme étant les exemplaires prévus pour être cédés à la BNF.

Et cette impression, qui devient sordide, finit par trouver une explication presque rationnelle dans le beau film documentaire projeté en fin d’exposition, documentant donc la relation, pendant une journée de travail, et le dialogue entre Pierre Alechinsky et son lithographe. Ce film est plaisant ne serait-ce que pour voir les gestes précis des différents assistants de cet atelier et de constater qu’effectivement Pierre Alechinsky donne le sentiment de connaître toutes les ficelles du métier. Oui, mais.

Oui, mais, que dire d’un artiste qui numérote toutes ses épreuves à la va vite, le crayon dans la main gauche qui sert à numéroter, celui dans la main droite à signer et un assistant de récupérer religieusement une épreuve signée pendant qu’un autre assistant en présente une nouvelle à numéroter et à signer, un peu comme ces deux mêmes assistants faisaient au chevet de la très grande presse à lithographie lorsqu’ils travaillaient avec la pierre. Avec un peu d’imagination il n’est pas difficile de se figurer Pierre Alechinsky lui-même comme une presse opérée par deux assistants lithographes.

Et le côté taylorien de la chose gêne. A la fin d’une telle journée, Pierre Alechinsky repart avec sa vingtaine de tirages sous le bras - ceci est une image, il est en fait plus vraisemblable de croire qu’elles seront envoyées aux différentes galeries qui représentent le travail de Pierre Alechinsky dans le monde et qu’elles en recevront facture de l’atelier de lithographie - imprimerie — qu’a-t-il vraiment accompli ?, une image très attendue dans ce qu’elle ne court absolument pas le risque de dépareiller d’avec le reste du corpus et dont je sais maintenant depuis quelques années qu’elles figureront sur de drôles de cimaises, celles de couloirs de grandes sociétés qui s’acquittent de cette façon de leur 1% culturel, et de fait il m’est souvent arrivé de remarquer à mon travail, dans certains couloirs des lithographies de Pierre Alechinsky, et je peux vous assurer que tout grand admirateur du peintre que je sois, je n’ai jamais adressé un regard à ces lithographies d’une part parce qu’elles se fondent merveilleusement avec les autres éléments décoratifs de l’architecture intérieure de ces locaux et que d’autre part lorsque je suis au travail, je suis rarement dans une prédisposition d’esprit favorable à la contemplation d’une oeuvre d’un peintre dont j’admire le travail. Et pourtant, je peux vous assurer que là où je travaille, il n’est peut-être pas impossible que je sois le seul à savoir un peu qui est Pierre Alechinsky. Il y aurait là un poster du Grand Canyon ou tout autre image ressassée, même publicitaire, je m’en moquerais comme d’une guigne. Pendant trois ans je suis passé devant une lithographie de Bram Van de Velde sans jamais lever les yeux sur elle. Et puis un jour elle a été remplacée par une oeuvre très pauvre, et je suis certain que je suis le seul à avoir remarqué cette substitution. D’ailleurs je me demande bien où est passée la litho de Bram Van de Velde et j’avoue que si j’étais la personne responsable de ces effets de décoration, il y aurait fort à craindre que je ne mette de côté pour les murs de mon domicile quelques unes de ces oeuvres à peine perçues par les autres employés de la société. Et que dans celles que je choisirais il y aurait peut-être tout de même une ou deux lithographies de Pierre Alechinsky.

Samedi 6 août, Fontenay-sous-Bois

Nathan est revenu. Anne est allée le chercher à la gare. Et quand il entre dans le maison, je le lui ouvre les bras, il se jette vers moi et me gratifie d’un baiser très bruyant, nous nous serrons dans les bras l’un de l’autre, les émotions heureuses de Nathan sont tout aussi perceptibles que celles moins heureuses. A vrai dire ces deux derniers jours, j’avais connu des vagues d’inquiétude, qui d’ailleurs m’avaient conduit à prendre un calmant, tant je sentais les déferlantes que ces premières vaguelettes masquaient mal, à la pensée du retour de Nathan à la maison. Que son retour serait une épreuve pour le calme retrouvé ces derniers jours, je ne nie pas l’efficacité des médicaments que je prends, mais je me demandais si cette distance temporaire d’avec Nathan ne jouait pas un grand rôle dans cette tranquillité des derniers jours.

Mais à l’émotion de cette embrassade, je me réjouis de penser que c’est la joie avant tout. Je n’en dirais peut-être pas autant ces prochains jours, mais je suis quand même drôlement heureux de sentir ses bras me serrer le cou pour le presser contre sa tête.

Mardi 9 août 2005

Est-il possible que Nathan aille si bien ? C’est vrai depuis qu’il est rentré d’Albi nous n’avons pas encore connu de crises pas même de ces signes avant-coureurs que nous avons appris à reconnaître, mais que nous décelons malheureusement pas toujours. Non, Nathan est calme, gentil, très obéissant et ponctue les remarques qu’on lui fait d’un Ah d’accord qui est très mignon à entendre. Alors ?

Est-ce que mon calme n’amène pas le sien, est-ce suffisant ? Et si c’était cela et seulement cela, vivre dans le voisinage d’un père soudain plus calme ? Se sentir rétrospectivement très fautif.

Mercredi 17 août 2005, Wuppertal

Ma petite Madeleine chérie.

Aujourd’hui, je vais te raconter une histoire, cela changera un peu. Ca s’appelle Alice dans les villes.

Un photographe allemand termine un long reportage en Amérique, il rentre à New York et s’apprête à reprendre l’avion pour retourner en Allemagne. Il est assez triste, entre autres choses parce qu’il pense qu’il a raté son reportage. En achetant son billet d’avion, il apprend qu’il ne peut pas rentrer en Allemagne aussi vite qu’il le voudrait parce qu’il y a une grève générale dans les aéroports en Allemagne, et donc il doit d’abord aller à Amsterdam, aux Pays-Bas, et ensuite prendre un car. Tandis qu’il s’achète un billet d’avion il rencontre une jeune femme, allemande comme lui, mais qui ne parle pas très bien anglais et donc il l’aide à prendre son billet d’avion, il l’aide aussi à chercher un hôtel dans New York parce que le prochain avion n’est que le lendemain. Bref ils deviennent assez amis, la jeune femme a une petite fille qui s’appelle Alice. On apprend que la jeune femme a des problèmes avec son mari qu’elle est en train de quitter, du coup quand le photographe allemand se réveille le lendemain matin, il trouve un mot de la jeune femme pour lui dire qu’elle part quelques temps et il faudrait que le photographe emmène avec lui la petite fille à Amsterdam et qu’elle elle va les rejoindre dans deux jours. (N’imagine pas une seule seconde que ta Maman à toi serait capable d’une chose pareille !).

Le photographe, il s’appelle Phil Winters, oui, Phil comme moi, et oui, comme moi il est photographe, Phil W donc, emmène avec lui la petite fille à Amsterdam et pendant deux jours il va attendre le retour de sa maman à l’aéroport, mais elle ne revient pas. Du coup il se demande vraiment comment il va se débrouiller avec cette petite Alice qui est bien mignonne mais aussi un peu capricieuse. D’autant qu’Alice se demande de plus en plus où est sa maman et elle pleure beaucoup.

Alors Phil se dit qu’il devrait essayer de retrouver les grands-parents d’Alice, parce qu’Alice lui a parlé d’une grand-mère. Seulement voilà, Alice ne sait pas bien où habite sa grand-mère, ni comment elle s’appelle, Alice, elle l’appelle, Oma, ce qui en allemand veut dire Mamie (par exemple toi tu ne sais peut-être pas que ta Mamie s’appelle Élisabeth).

Tout ce voyage à la recherche de la grand-mère d’Alice est assez compliqué et Phil a beaucoup de mal à retrouver la grand-mère, ils retrouvent bien la maison de la grand-mère, ce qui est assez miraculeux, mais ce n’est plus la grand-mère qui habite dans cette maison. Fort heureusement la police s’en mêle et on finit par retrouver la grand-mère et aussi la maman d’Alice qui a fini par revenir de New York, donc, cela finit bien, Phil va pouvoir rendre Alice à sa maman, et reprendre son métier de journaliste photographe. Mais tout de même Phil et Alice sont drôlement tristes de devoir se quitter.

En fait je viens de te raconter l’histoire qu’un film qui est très connu qui s’appelle Alice dans les Villes de Wim Wenders, et ce film est repassé à la télévision hier soir très tard et j’ai voulu absolument le revoir (je crois que je l’avais déjà vu trois fois, mais c’était il y a longtemps), je me rappelais bien de nombreux éléments du film, mais une chose que j’avais oubliée c’est que la première fois que j’ai vu ce film, c’était il y a très longtemps, je me demande même si je ne suis pas allé le voir avec Hanno, ton parrain, quand nous étions tous les deux étudiants, et que j’avais tout à fait fondu pour cette petite fille qui s’appelle Alice, parce qu’elle était assez drôle, bougonne et très intelligente, je me suis dit que plus tard si je devais avoir des enfants j’aimerais bien que ce soit une petite fille comme Alice, mais je me disais qu’une petite fille aussi vive et intelligente comme Alice, cela n’existait que dans les histoires, pas dans la vraie vie.

Maintenant, je sais que les petites filles comme Alice cela existe vraiment, d’ailleurs ma petite fille à moi et qui s’appelle Madeleine elle ressemble vraiment à Alice.

Je t’embrasse très fort.

Ton gros papa qui t’aime.

Lundi 12 septembre, Portsmouth

Ce matin, levé de très bonne heure, j’arrive fort tôt au travail et comme souvent le lundi matin je n’ai pas grand chose à faire, étonnant alors de voir comment je peux ouvrir le fichier de bloc-notes, il n’est pas encore six heures du matin, dans lequel j’ai commencé à écrire les vingt premières pages de ce nouveau roman que j’aimerais écrire et qui s’intitule Portsmouth, et dans lequel je crois que je suis parti pour écrire cette espèce de non vie qui fut la mienne pendant les trois années passées dans le sud de l’Angleterre. Le début donc, le premier paragraphe.

Vous l’avez déjà fait, n’est-ce pas ? Non, pas tuer un homme. Non, jeter des pierres sur les mouettes à la plage, une plage de galets. Evidemment. Je ne vous parle pas de jeter des pierres aux mouettes plutôt que de leur jeter des quignons de pain rassis. Non, leur jeter des pierres en cherchant à les atteindre, à les assommer tout de même pas, encore que leurs cris stridents, quelques minutes auparavant, vous aient amplement couru sur les nerfs. Mais vous pouvez toujours rêver d’en estourbir une. Je dis rêver, remarquez, ce n’est pas pour vous défendre, mais vraiment, oui, vous ne pouvez que rêver de toucher une mouette avec une pierre, quand bien même vous êtes, comme moi à ce jeu, bon viseur, tant elles sont incroyablement vives et décollent bien avant que le danger ne les rejoigne, mises en alerte par le mouvement sec de votre poignet. Dans les airs, je veux dire, quand les mouettes volent à une altitude atteignable, disons, ayant à peine pris leur envol, ou sur le point de se poser, ou encore survolant les galets contre le vent, comme pour vous narguer, en vol, vos chances de porter un coup aux mouettes avec des galets, même très adroitement lancés, vos chances d’y parvenir donc, sont nulles. Lorsqu’elle plane, ...

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