Livre électronique Celui qui hante la nuit

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Détails

Contributeurs : Howard Phillips Lovecraft (Auteur), Ruth Szafranski (Traducteur)
Publication :17/08/2010
Langue :Français
Pages :63
Collection :Lovecraft, nouvelle traduction
ISBN :978-2-81450-353-3

Description

Dans la ville de Providence, il y a réellement d’un côté la colline universitaire, centrée sur College Street, avec la bibliothèque John-Hay où sont conservées les archives Lovecraft (qui a occupé plusieurs maisons, mais toutes dans le voisinage), et de l’autre côté de la découpe que fait le fond de la baie, le centre urbain avec les commerces et les banques, l’élévation du parlement sous sa coupole dorée (grand rôle du parlement de Rhode Island dans la fondation de la démocratie américaine), et au-delà l’étalement urbain industriel.

Ce qui m’a fasciné dans ce récit de Lovecraft, c’est qu’il applique directement la structure conventionnelle du fantastique d’horreur à la perception quasi cartographique de la ville. Les découpes des toits dans les fumées de l’industrie début du XXe siècle, le rôle donné à la si pauvre et massive immigration italienne, et le rôle donné par Lovecraft aux distorsions optiques : ce que vous apercevez de loin et disparaît quand vous en approchez, la facilité à se perdre dans la ville, même si (penser au Grand Meaulnes, écrit dix ans plus tôt...) elle vous est si connue.

Fascine, dans Qui hante la nuit, la figure à nouveau de l’écriture et de la lecture : si Blake n’était pas lui-même un écrivain, dont les histoires ressemblent autant à celle-ci (c’est écrit en toutes lettres), il n’aurait pas franchi la frontière du distance au fantastique, quand bien même il aurait été directement au contact de l’étrange.

Ce jeu avec l’urbanisme et ce jeu avec la bibliothèque sont alors précisément ce qui arrache le récit à la convention fantastique, et lui donne ce halètement de tension, chaque paragraphe dans une figure narrative précise, toutes s’enchaînant et se croisant sur un nombre limité de figures : la pièce noire, le frottement sur le bois, l’impossibilité à ne pas lever les interdits.

FB

J’ai choisi de traduire The Haunter of the dark parce que c’est probablement, de façon beaucoup plus risquée que La Maison maudite, celle où Lovecraft utilise de façon la plus risquée la géographie de sa propre ville (ce qu’il voit de sa fenêtre, c’est ce que Blake voit de la sienne), pour la faire basculer dans l’horreur. Et pas de vieille recette : utiliser les pannes d’électricité (on voit même Blake téléphoner à la compagnie d’éclairage urbain), c’était quand même une première...

Lovecraft a réuni progressivement autour de lui un petit noyau de lecteurs-auteurs, dont ceux qui se chargeraient plus tard de ses inédits (quitte à y ajouter leur nom, ce dont on se serait passé). Dans ces admirateurs, un jeune lycéen de Milwaukee, loin au nord, qui après plusieurs échanges épistolaires lui rendra plusieurs fois visite. Dans l’amitié naissante, Lovecraft l’informe qu’il a fait de lui le personnage de son dernier récit. Au point que la visite du jeune homme à un auteur plus âgé est évoquée dans l’histoire. Et, parce que le jeune homme écrit des histoires à la Lovecraft, c’est ce qu’il va faire dans le récit, et tout va partir de là.

On a donc la lettre retour, le jeune homme remerciant Lovecraft de son attention, mais disant qu’il se serait passé de prendre le rôle de la victime morte ainsi de pure terreur, puisque c’est annoncé dès la première ligne et tient le fil brûlant de cette histoire avec ville jusqu’à sa conclusion folle (au point que la langue de Blake ressemblera dans les dernières lignes aux onomatopées d’Artaud).

J’ai essayé de rendre la pulsion par sauts de l’histoire de Lovecraft, cette façon précise par quoi chaque paragraphe accomplit une figure et une seule. La fascination pour Edgar Poe vient battre sous le texte à plusieurs reprises, et très clairement à la fin, via citation directe de la mort de Roderick Usher. Laisser certains noms de congrégation ou de lieux en anglais, pas trop d’hésitation. Difficulté plus spécifique le jeu permanent de registres de langage : la presse locale, les vieux livres, et l’atelier intérieur de Blake le peintre-écrivain, le récit de Lovecraft, comme à son habitude, n’en finit jamais d’ondoyer dans une pluralité extrêmement nette de registres – ce qui s’est passé il y a soixante ans, ou quarante ans, ne se formule pas comme ce qui advient au présent. Un policier irlandais et un prêtre d’un quartier pauvre italien ne s’expriment pas comme le médecin légiste ou l’étudiant en art.

Restait à traduire le titre, The Haunter of the dark, que Lovecraft n’explicite que par une citation d’un poème de jeunesse (si Lovecraft a eu une jeunesse ? Disons : poème de la période post-dépressive, avant la venue des grands récits). L’anglais dispose du neutre : Lovecraft dit la chose (the thing) mais le pronom c’est it. Il spécifie seulement une fois qu’il s’agit d’un être (being), même si évidemment alien, mot que désormais nous laissons tel en français, tandis que ce surgissement d’avant-monde est une des clés décisives de Lovecraft : les images d’avant-monde tenant de ce rêve récurrent avec abysses, tours, effondrement et blocs minéraux. Celui qui hante la nuit est une proposition pour en souligner la permanence cyclique, pour ne pas passer trop vite de la chose à l’être (ce qui hante la nuit, qui hante la nuit, hantant la nuit ?), et parce que l’expression, les deux fois où elle advient dans le récit, est lié aux formules des anciens livres.

Marchons-nous réellement, dans nos rêves, là où ils nous emmènent ? Parfois, traduisant, on y est pris aussi – c’est pour cela qu’on continuera, pour cela qu’on le fait dans un sentiment de peur et d’admiration mêlées, pourtant sans aucune ambiguïté quand à la nécessité d’y aller voir de près : c’est quand même la ville d’aujourd’hui, qui est le vrai sujet de l’histoire.

Ruth Szafranski
 


 
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