Grand plaisir d’accueillir ici Christophe Manon, qui plus est
quant il nous "remonte" Villon.
Il y a longtemps que je le lis, en particulier son superbe
"l’éternité" aux éditions Dernier Télégramme.
Il nous offre là son "testament" plus "L’épitaphe de Manon ou
ballade des poivrots", qui est traduction et très libre, très large
adaptation du Testament de François Villon.
si frères nous éclusons pas n’en devez
avoir dédain quoique fûmes torchés
par excès toutefois vous savez
que tous hommes n’ont pas bon sens rassis
excusez-nous puisque sommes bien gris
envers le Patron qui verse l’Eau-de-Vie
que sa source ne soit pour nous tarie
nous préservant de l’infernale soif
nous sommes ivres verse un autre demi
mais pissez dru et sans baisser le froc
J’en connais d’ailleurs de ces gribouilleurs de cru qui ne
renieraient pas ce lai-là potache du poivrot.
A comparer (ou pas) aux strophes originales de Villon (indiquées,
dans le texte, par la numérotation en marge) :
Se freres vous clamons, pas n’en devez
Avoir desdaing, quoy que fumes occis
Par justice. Toutesfois, vous scavez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis ;
Excusez nous, puis que nous sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grace ne soit pour nous tarie,
Nous preservant de l’infernale fouldre.
Nous sommes morts, ames ne nous harie ;
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
Le texte original se trouve le plus souvent comme travaillé de
l’intérieur avec ce qui est notre réel, ces mots, noms, concepts et
souffrances d’aujourd’hui, narrés rudes et sans singeries savantes
par un poète "pauvre de sens et de savoir". Et c’est là que ça
touche.
Il est possible alors d’imaginer ce que cela a dû être de descendre
ainsi, vers à vers, dans l’atelier de Villon et dans son
époque.
Chose que j’ai souvent tenté de me représenter moi-même, en
écrivant :
quand passe, la nuit,
rue St Jacques,
de retour de fête, ivre et excité,
marchant des heures dans le froid et le noir,
c’est à Villon que je pense,
et à Cendrars,
dans leurs mansardes mal éclairées,
l’une de celles peut-être que je vois là,
dans ces bâtiments de l’âge moyen,
quand je passe,
les mains enfoncées dans mes poches,
pleines de crayons de carnets
et de poèmes inachevés
Mais au-delà de l’influence de l’ancien poète, c’est l’écriture,
le flow propre de Manon que l’on trouve. Et ce souci de la mort,
mêlée au politique. Ce qui n’est pas sans rappeler, et dans la
tournure patois paillarde, et le rythme et le thème, le long poème
"V." de Tony Harrisson, passant la
forme classique à la moulinette de la langue skin, ou "Dans le jardin de mon père" de Claude
Guerre, tous dans cette veine de l’élégie passée aux mots
modernes, et ainsi de couler dans ces rythmes et scansions
classiques ces foutus mots gros des branleurs, lucides,
d’aujourd’hui.
fred griot
Du même auteur :
Ruminations, Atelier de l’agneau, 2002
La Mamort, (avec Michel Valprémy), Atelier de l’agneau,
2004
Grande Beuverie de poètes au ciel, Le Clou dans le fer,
2006
l’éternité, Dernier Télégramme, 2006
Constellations, musique motif_r et yod, Ragage éditeur,
2006
Fiat lux, MIX., 2006
l’idieu, ikko, 2007
Victoire sur les ténèbres, Dernier Télégramme, 2008
Protopoèmes, Atelier de l’agneau, 2009
Univerciel, NOUS, 2009
Anthologie
Le Jardin ouvrier, Ivar Ch’Vavar & camarades,
Flammarion, 2008
Des extraits de ce texte ont été publiés dans les revues
Passages et MIR.