En proposant ici quatre longues études, plusieurs fois remaniées
et révisées à mesure de ma propre avancée dans Rabelais – chacune
portant sur un des quatre livres successifs –, j’ai voulu tisser à
la fois une ébauche biographique de Rabelais et des enjeux
successifs de son écriture, les situer dans une histoire globale
des fractures et inventions de notre littérature. Beaucoup moins
résoudre qu’évoquer les chantiers de recherches ouverts :
bienvenue, il y a de la place !
Elles sont suivies d’un bref ensemble de textes portant sur des
points séparés, la folie, le voyage, les formes.
Le paradoxe, on le sait, comparé à Cervantès ou à Shakespeare,
c’est que Rabelais n’a jamais été un écrivain populaire,
mais toujours une oeuvre ouverte pour ceux qui écrivent, Molière,
La Bruyère, Diderot, Chateaubriand, Hugo, Balzac, Céline.... La
seule éclipse c’est Proust : on lui pardonnera, il lisait
suffisamment le 17ème siècle.
Mais aujourd’hui, il y a une urgence de plus à entrer dans ce
qui reste toujours le continent méconnu, les fabuleux Tiers
et Quart Livres. Nous traversons un mutation, des
connaissances, de la géographie, du risque globalisé pour l’espèce
humaine, une révision du concept du temps qui n’a pas de
précédent – dans la simultanéité – par rapport à la crise
de ce qu’on nomme (de plus en plus rarement, c’est vrai)
Renaissance.
Et, de même qu’au temps de Rabelais, cela s’accompagne d’une
mutation du livre (impossible de parler de Rabelais sans parler des
formes et révolutions de l’imprimerie, c’est la nouvelle logique du
livre qui donne sa possibilité de fiction au récit) qui bouleverse
notre rapport même à l’écriture.
Quant à la langue, le temps est loin où une édition soi-disant
bilingue (Maurice Rat, dans l’Intégrale Seuil) traduisait par du
couscous dans une marmite l’expression du coscosson dans un
bourrabaquin pour qu’on « comprenne » mieux :
l’ancien français est comme une langue étrangère qu’on saurait
d’avance, dit Valéry, voilà qui ouvre à plus de mystère, et surtout
de plaisir. Qu’on ait toujours en tête que Rabelais mime ses récits
parce qu’ils sont destinés à être lus à haute voix par celui qui
tient le livre, à d’autres qui écoutent, et que l’utilisation
juxtaposée des vocabulaires c’est parce qu’il n’est pas concevable,
à l’époque, qu’un habitant de Languedoc comprenne les mots
recevables par un Picard ou un Poitevin. Voir, dans intro au
Quart Livre, réflexion sur la façon dont Rabelais donne
littéralement à imaginer le mot phare, qu’il forge en
français, même si l’étyumologie pharos n’est pas loin :
« Haultes tours sus le rivaige de la mer, esquelles on allume
une lanterne on temps qu’est tempeste en mer pour addresser les
mariniers, comme vous povez veoir à la Rochelle & Aigues
Mortes. » Pensez à cette obscurité qui va bien avec les mots,
alors vous pourrez prendre vertige à Rabelais, sans se préoccuper
d’appareils de bas de page. J’ai toujours comme projet, un jour,
une version numérique de cet étrange ouvrage de Lazare Sainéan,
occupant la totalité de la durée de la guerre 14-18 à composer son
lexique en 2 tomes épais, La langue de Rabelais...
On vous souhaite du plaisir : ébauchés principalement de
1988 à 1994, ces textes, qui ont d’abord servi d’introduction à une
édition de Rabelais (la première dans la ponctuation
originale !) chez POL, je les ai constamment révisés,
l’accompagnement de mon propre chemin vers ou avec Rabelais, ma
propre trace pour entrer là où commande la folie, ou le mystérieux
aboutissement dans l’inconnu du Quart-Livre.
En complément : Rabelais à haute voix,
expérimentations dans le tiers livre (le mien ! – et redire
qu’on vient volontiers le faire chez vous en direct, on a promené
ces textes de Copenhague à Tokyo, de la Villa Médicis à la commune de
Longeville en Vendée).
FB