30 juin 2010 09:26
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Détails
DescriptionOn a toujours à revenir sur l’importance du Journal de Franz Kafka. Dans les stages et ateliers, en intervention dans les facs, tout le temps. Même l’effet Métamorphose, lecture universelle et obligatoire, tend à occulter la démarche de Kafka, et d’aller voir l’atelier même. On n’a pas tant, pour la transmission de l’écriture, de ces bulles de savoir sur le travail et l’invention. Il y a la Correspondance de Flaubert, celle de Rilke, le Contre Sainte-Beuve de Proust, quelques autres. Le Journal de Franz Kafka est au premier rang de ces continents géants. Et peut-être que pour nous, qui sommes confrontés à la rupture Internet, il y a une autre actualité, mineure, mais à ne pas contourner, de ce Journal : l’écriture peut exiger la plus haute solitude, mais cette solitude même s’accompagne d’une infinie diversité d’activités, d’écritures, de recherches, de paroles. Autre continent les lettres de Franz Kafka (la fameuse phrase, Un livre est la hache qui brise la mer gelée en nous, c’est dans une lettre, trouvez-la...), autre continent ses conversations (avec Gustav Janouch, avec Max Brod, avec Milena...). Et dans le Journal se rejoignent tous les fils : l’invention, la panne, les lectures, les séances en public, les voyages, l’observation de la ville, le travail intérieur. Les ébauches, les récurrences. Et puis, à côté, et en général sans lien (le Journal s’arrête des mois entiers lors de l’écriture des trois romans), l’émergence nue de l’oeuvre. Alors tous les pratiquants, tous les amoureux du Journal connaissent ces trois passages : Journal de Franz Kafka, le 23 septembre
1912 :
J’ai écrit ce récit – Le Verdict – d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. Je suis resté si longtemps assis que c’est à peine si je puis retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux. A plusieurs reprises durant cette uit, j’ai porté le poids de mon corps sur mon dos. Tout peut être dit, toutes les idées, si insolites soient-elles, sont attendues par un grand feu dans lequel elle s’anéantissent et renaissent. Comme tout devint bleu devant ma fenêtre. Une voiture passa. Deux hommes marchèrent sur le pont. A deux heures, je regardai ma montre pour la dernière fois. Quand la bonne a traversé le vestibule, j’écrivais la dernière phrase. La lampe éteinte, clarté du jour. Légères douleurs au coeur. La fatigue disparaissant au milieu de la nuit. Mon entrée tremblante dans la chambre de mes soeurs. Comment, auparavant, je m’étire devant la bonne et dis : « J’ai travaillé jusqu’à maintenant. » La vue de mon lit intact, comme si on venait de l’apporter à l’instant dans la chambre. Ma certitude est confirmée, quand je travaille à mon roman, je me trouve dans les bas-fonds-honteux de la littérature. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut écrire, avec cette continuité, avec une ouverture aussi totale de l’âme et du corps. Interruption jusqu’au 11 février 1913, puis : Enfin, Journal, le 12 février : (traduction Marthe Robert, © Grasset, 1956) Ainsi, non seulement nous avons une radiographie comme en direct du surgissement (relire en amont ce que Kafka vivait, traversait, écrivait les semaines précédentes, ou le chercher dans les lettres à Felice), mais du rapport de l’homme à l’écrivain qui lui est étranger, enfin la réception même. Et, si ce miracle n’advient pour Franz Kafka qu’une seule fois dans sa vie d’écriture, qu’avons-nous à préparer, payer, construire pour qu’il puisse surgir dans notre vie à nous, qui chaque jour aussi nous présentons devant l’écriture ? Eric Faye écrit des récits courts, à teneur fantastique. Pour affronter ce saut dans le fantastique, il a aussi écrit des essais, où ces grandes figures du fantastique, comme Kafka et Buzzati, ont le rôle principal. Les titres d’Eric Faye sonnent déjà comme un programme, essais et fictions mêlés : Quelques nobles causes pour rébellions en panne, Le sanatorium des malades du temps, Dans les laboratoires du pire... On se reportera à sa page de présentation aux éditions Corti (ou Billet pour le pays doré chez Cadex). A tenir le récit, dans sa propre phrase, de ce que désigne Kafka pour l’invention de l’écriture, et ce saut dans l’abîme, est-ce qu’on voit de plus près cet abîme, et qu’apprend-on pour notre propre saut dans l’invention, ou l’attente de ce saut ? C’est l’enjeu de ce texte bref et monolithique, Nuit du verdict, que je remercie Eric Faye d’avoir bien voulu nous confier. Pour prolonger, voir ce fac simile de l’édition originale, ou bien lire Le Verdict, extrait de la traduction par Pierre Klossowski et Michel Leiris. Un fil discret de réflexion sur l’écriture est en train de s’ébaucher sur publie.net, avec bien sûr Eric Chevillard, Xavier Bazot ou Marc Pautrel... Et ci-dessous reprise d’une chronique de Jean-Claude Lebrun sur Eric Faye. Soyez nombreux à télécharger ce texte, meilleure incitation à ce qu’il nous en confie d’autres ! La maquette proposée est l’adaptation d’une recherche de Fred Griot pour publie.net. |
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