Pourquoi Désordre, un journal ?
Après des études aux Arts Déco Paris, Philippe De Jonckheere va
séjourner et étudier trois ans à Chicago : c’est la fin des
années 80, il est brutalement plongé dans la révolution abstraite
de la photographie, et dans la bascule numérique naissante. Mis au
contact d’artistes de premier plan (voir ci-dessous l’hommage à
Robert Heinecken), à son retour en France il utilise
l’appareil-photo dans cette interaction radicale avec l’art,
utilise le Polaroïd, élabore des séries, construit des
autoportraits.
De l’autre côté, la littérature, ses lectures. Site pionnier,
nous tomberons un par un dans les filets virtuels de Désordre sans comprendre pourquoi, à mesure qu’on
cherche, on y trouve ce qui pour chacun de nous est souvent le plus
central. Expérience d’accumulation, de navigation, avec un principe
qui tient de la difficulté d’accès, principe qui vous fait basculer
précisément dans ces ressources que vous ne supposiez pas,
l’irruption du blog, en 2002, a inauguré pour Philippe De
Jonckheere comme pour beaucoup d’entre nous une nouvelle ère
d’écriture : l’écriture au jour le jour, le travail des
frontières, l’utilisation en permanence d’un flux où se mêlent
images, sons, et évidemment l’élaboration permanente d’un texte où
les anciennes frontières littéraires, par le crible de la
publication, ont cessé : la vie familiale, les trajets du
quotidien, l’univers du travail salarié, les rencontres et
expériences avec les artistes amis, tout cela a commencé de faire
du "blog desordre" un laboratoire principal de l’Internet, hors
genre, ou tous genres convoqués.
Et la silhouette imposante (non, Phil, n’y vois pas à mal :
profil rugbyman, et bon sourire par là-dessus) du webmaster, pour
beaucoup d’entre nous, un accompagnement favorable – on lui prenait
nos codes, on appelait au secours la nuit, on se faisait rabrouer
par mail pour l’emploi maladroit d’une couleur etc...
Si j’ai sollicité Philippe De Jonckheere pour publie.net, c’est
pour lire autrement que dans le flux quotidien ce qui se trame dans
la multiplicité des registres de cette écriture, et en quoi elle
nous interroge chacun sur notre propre pratique.
En trois parties, chacune du nom d’un de ses enfants, Philippe
De Jonckheere reprend et retravaille la chronique tenue sur le blog
de son site desordre, en gardant la même liberté
d’associations de la vie quotidienne à sa réflexion sur
l’image.
Le parcours de ces 420 pages, dans un imaginaire qui ne tient
plus à celui d’Internet mais à celui du livre, change
considérablement la relation qu’on a à ce qui s’y développe,
raconte, analyse.
Et si, en cours de route, l’expérience bifurque, parce que la
vie l’exige, qu’on doit la mettre au service de luttes parfois plus
grandes que soi-même, en tout cas plus sauvages, l’écriture aussi
est là pour s’en faire la réflexion, au sens strict et optique.
L’ombre qu’on nomme littérature, alors, on peut peut-être s’en
saisir...
FB